Les Traboules, association de recherches sociologiques et ethnologiques

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Pour une charte éthique des rapports entre chercheur-e-s et mouvements sociaux

Daniel WELZER-LANG

20 mars 2002




Les responsables d'Aspasie m'ont gentiment demandé une contribution pour ce numéro spécial fêtant 20 ans d'existence d'ASPASIE. J'aimerais en profiter pour m'adresser tant à mes ami-e-s prostitué-e-s, qu'aux chercheur-e-s, ou apprenti-e-s chercheur-e-s, étudiant-e-s et autres logues [socioLOGUES, psychoLOGUES…) qui, depuis quelques temps abordent les structures intervenants en milieu prostitutionnel pour avoir des renseignements, répondre à des questionnaires, participer à des enquêtes, etc.
Je plaiderai ici pour ce que nous avons nommé la « collaboration contractuelle», ce que les prostitué-e-s lyonnais-e-s avaient appelé « la promesse » lors de notre étude (1)

Quelques exemples plus ou moins récents permettront d'illustrer mes préoccupations.

Tout commence par un texte publié à Montréal. « Tas de la misère à aimer la pute » dit Claire C en 1992 lors d'un colloque sur la prostitution à un interlocuteur anonyme. Le texte est fort, il suggère l'impossible rencontre, en tous cas il illustre les effets de stigmate qui touchent les personnes prostituées, et que rappelle Gail Pheterson dans son livre, paru enfin en français (2). Une pute, dans le regard de l'autre a du mal a être autre chose qu'une pute. Et pour son ami de cœur, peu de place entre celle du mac ou du client, dit le texte. Personne ne saura qui est cet interlocuteur anonymisé, ni même qui est cette prostituée qui écrit son dépit. Mais, pour moi jeune sociologue, encore naïf, ce fut, à plus d'un titre un avertissement. Le terrain prostitutionnel ressemble aux autres terrains, il met en scène un lot d'interactions chercheur-e-s/usager-e-s, mais la qualité spécifique des prostitué-e-s fait que contrairement à d'autres terrains, pourtant aussi marginaux dans l'académisme universitaire (les homosexuel-le-s, les taulard-e-s, les hommes antisexistes) (3) une barrière existe entre le monde étudié et nous, les hommes, et les LOGUES en particulier.
Et cela semble t-il, fonctionne dans les deux sens.
J'avais à peine commencé le terrain lyonnais que j'ai pris contact avec ASPASIE. Johanna me propose aimablement une rencontre au cours de la fête annuelle d'ASPASIE, une fête pour les dix ans de notre association dit-elle [que l'on vieillit vite !]. Je débarque d'un colloque sur les violences à Lausanne, passablement en colère contre l'absence de femmes intervenantes à ce colloque. Et je découvre l'association, et la magnifique paëlla prévue pour le soir. Johana répond de suite à mes questions, et à la multitude d'interrogations que peut avoir un homme, sociologue qui découvre ce segment du travail du sexe. Après près d'une heure passée ensemble, Johanna me dit que notre discussion l'intéresse, mais qu'elle ne va pas être disponible plus avant. En effet, elle attend un professeur de l'Université de Lyon qui commence un travail sur la prostitution. Manifestement, malgré tout ce qu'avais pu lui dire, mon look, mes mots, la manière que j'avais de questionner l'intervention auprès et avec les personnes prostituées, ne correspondaient pas à ce qu'elle attendait d'un universitaire.

Pour moi, la découverte d'Aspasie, la rencontre avec l'Equipe, Griselidis (apparue en début de soirée accompagnée de son petit chien), la manière de débattre dans la réunion qui précédait la fête, furent, a plus d'un titre, une véritable révélation. Il était possible, ASPASIE le démontrait, de quitter nos frontières disciplinaires hiérarchisées (université/travail social/travail prostitutionnel), d'aborder les questions et les décisions de manière altéritaire.
Au départ de notre étude lyonnaise, mon intérêt sur la prostitution tenait à l'analyse des clients. J'étais intimement persuadé qu'une partie de l'identité masculine se construisait dans la sexualité, et en particulier dans la sexualité tarifée que proposent les personnes prostituées, dans le double standard mère/pute que vivent les hommes ; double standard décrit depuis longtemps par mes collègues féministes. Je sortis de cette fête convaincu de la pertinence de ce terrain, non seulement pour les apports sociologiques qu'offraient l'analyse du travail du sexe, mais aussi qu'il fallait à tous prix innover dans le type de relation ; quitter le misérabilisme (souvent d'origine chrétienne) omniprésent en France.

Et c'est ainsi que nous avons pu mettre en œuvre dans l'étude de Lyon cette transversalité des informations, le don/contre don, l'échange que devraient enseigner les universités aux (futurs) chercheur-e-s, bref l'alliance que prônait Michael Pollak (4) entre universitaires (mandaté-e-s pour aider à la prévention du VIH) et personnes issues des communautés étudiées.

Depuis Cabiria a eu l'existence qu'on lui connaît. A partir de notre étude, la mobilisation des personnes prostituées et le charisme de Martine Schutz-Sanson, sa Directrice, l'association est devenue elle-même un terrain d'alliance tripolaire entre personnes prostituées (salariées du bus), personnel de santé et chercheur-e-s. Et je suis encore fier aujourd'hui d'être Vice-Président de Cabiria, fier de la confiance renouvelée de mes amies prostituées.


Les années passent… (musique douce à tendance techno).

Dernièrement, une chercheure s'adresse à moi par mail, puis lors d'un colloque. Elle prépare une étude sur la toxicomanie dans la prostitution et aimerait que j'intercède en sa faveur auprès de Cabiria. Elle aimerait que les prostitué-e-s remplissent un questionnaire concernant leurs usages de stupéfiants. Elle se plaint du peu de soutien de l'équipe de Cabiria. Je lui explique notre démarche, l'accord préalable et obligatoire des personnes prostituées pour toute étude les concernant. Bien sûr, elle avait écrit des pages et des pages concernant son étude, me les a transmises. Etait prête à les transmettre aux responsables de Cabiria. Mais quand je lui ai demandé quels bénéfices trouveraient les prostitué-e-s de son étude, quels étaient les termes de l'échange, elle parût médusée. Comment cela, dit-elle, mais c'est pour la recherche ! Elle avait sincèrement l'impression, et elle le dit, que Cabiria interdisait l'accès aux prostitué-e-s. Se les appropriait en quelque sorte. On a eu beau débattre, échanger des mail, rien n'y fit.
Elle est partie faire son étude ailleurs.

Dernièrement aussi, écrit par une sociologue connue, a circulé un texte diffamant Cabiria, les personnes prostituées, et me diffamant par la même occasion. Nous serions en train d'aider les proxénètes à réorganiser le système prostitutionnel. Aux rencontres proposées par les prostituées pour discuter, cette spécialiste a opposé son refus. Une personne prostituée ne sait pas ce qu'elle dit, elle est manipulée ou alors [mais je suppose que tout est cumulable] elle ment, semble suggérer sa position de non-recevoir.


« L’acteur social des sociologues est un idiot culturel » disait déjà un grand sociologue nommé Garfinkel (5). Depuis qu'il a écrit cela, beaucoup d'eau sont passées sous les ponts, Les eaux se nomment Mai 68 (en France), épidémie du Sida, féminisme, démobilisation des sociologues, Bourdieu (dans sa phase militante), les recherches-action avec les homosexuels (Michael Pollak), et dans la prostitution : ASPASIE, Cabiria, le bus des Femmes (Paris), Fleur de Pavé (Lausanne), Autre Regard (Marseille), les bus de Nîmes, Montpellier, Toulouse (qui porte le joli nom de Grisélidis). Il y a eu aussi l'expression publique des personnes prostituées en France et en Europe… Et sociologie, comme dans d'autres disciplines, certains LOGUES ont développé de nombreuses collaborations, ont élaboré de multiples protocoles d'alliance.
Malgré cela, les vieilles lunes ont la peau dure.

Il est sans doute temps d'innover, d'avancer dans nos réflexions collectives, de mutualiser nos démarches, de réussir à faire admettre l'altérité comme principe d'action dans l'intervention sociale, et l'altérité comme éthique des chercheur-e-s.

Pour cela, nous universitaires, intervenant-e-s sociaux/ales, nous avons besoin de vous, de structures comme ASPASIE bien sûr, comme exemple que c'est possible, mais aussi de vous prostitué-e-s, de vos interpellations, de vos questions, de vos remises en cause des évidences moralistes qui gouvernent le monde et la science.

Nos sociétés vous ont placé aux marges du système social, et au centre des préoccupations et de l'imaginaire des hommes, et des clients en particulier. Quelles que soient nos positions ponctuelles et personnelles sur la prostitution (est-ce une forme de violence faites aux femmes, un travail particulier, les deux  ?), vous nous avez appris que l'altérité est exigeante par les remises en causes des certitudes qu'elle provoque, elle est aussi riche d'un autre monde, où hommes, femmes, transgenres pourront converser, échanger, s'aimer, et ce quels que soient nos statuts.

A nous maintenant d'apprendre à aimer la pute.


Toulouse, le 20 mars 2002


Notes

(1) Nous avions « promis » que nous ferions tout notre possible pour que notre étude réalisée en 1992 soit utile aux personnes prostitutuées qui nous avaient accueilli-e-s. Habitué-e-s aux promesses diverses et variées des journalistes et autres clercs du social, des promesses jamais tenues, nos ami-e-s lyonnaises s'étaient doucement amusé de notre promesse. Lors de la restitution en juin 1992, quand nous avons évoqué un bus de prévention, elles avaient acquiescées, toujours aussi incrédules. Le bus fut mis en place en septembre 1992. Depuis, à Cabiria, il est dit qu'il faut respecter les promesses faites à la communauté des prostitué-e-s.
(2) Le prisme de la prostitution, Paris, l'Harmattan, 2001.
(3) Tous terrains sur lesquels portent mes recherches.
(4) Pollack Michaël, 1988, Les homosexuels et le SIDA, Sociologie d'une épidémie, Paris, Métaillé.
(5) Garfinkel, H. ,"Studies in Ethnomethodology", New Jersey, Prentice Hall, 1967.