Les Traboules, association de recherches sociologiques et ethnologiques

Textes: Intervention


Assises régionales contre les violences envers les femmes


Daniel WELZER-LANG

6 décembre 2001




Chèr-e-s ami-e-s,

Merci aux organisatrices de m'avoir permis d'essayer de faire le point sur les violences faites aux femmes.

Permettez moi de rappeler à quel titre je parle de cette question.
En 1987, avec d'autres amis issus des groupes d'hommes antisexistes, et à l'instar de ce que faisaient nos collègues et amis québécois, nous ouvrions le premier centre pour hommes violents de Lyon. Nous avons accueilli les hommes qui frappaient leur compagne de 1987 à 1993 de manière bénévole. Nous avons dû fermer suite à l'absence de subventions.
Nous savons accueillir les hommes violents, les aider à changer, mais cette perspective n'a jamais été soutenu par l'Etat patriarcal qui préfère une attitude victimologique en aidant de manière parcimonieuse certaines femmes violentées. Il faut ici féliciter la Fédération Solidarité Femmes pour le travail réalisé dans cette sombre période afin de mettre en place une vraie pratique féministe de soutien à ces femmes victimes de la terreur machiste. Bravo ! J'aimerais que l'on ait ici une pensée pour ces pionnières, qui, comme les animatrices de l'APIAF enrichissent la vie toulousaine de leur présence, de leur vigilance et de leur enthousiasme. Au nom de toutes, de tous, merci Mesdames !

Mes écrits sur la question : "Les hommes violents" publiés en 1991, réédité en 1996, "Arrête tu me fais mal" en 1992, "Violences et masculinités" en 1996,
et plus globalement une part importante de mes travaux, décrivent comment, avant toute explication de type psycho-humano-victimologique, les violences sexistes faites aux femmes sont d'abord majoritairement le fait d'hommes ordinaires ; ordinaires au sens où ce sont des hommes normaux, persuadés qu'il est normal d'avoir le pouvoir chez eux.

Répétons le, la violence faite aux femmes est d'abord et avant tout, le symptôme de la domination masculine qui s'exerce individuellement et collectivement sur toutes les femmes. La domination qui, sous couvert du mythe du prince charmant, accorde des privilèges aux hommes, des privilèges collectifs (qu'on pense aux salaires, à l'accès aux postes de responsabilité) et des privilèges individuels (avoir une "boniche" à la maison qui, sous couvert d'amour, et d'une différence fondamentale du féminin, s'occupe du travail domestique de la famille, de l'élevage des enfants, des services dus au mari, y compris des services sexuels non payés).
Et pour en finir avec les vérités qu'il est bon parfois de rappeler, disons aussi que les hommes, tous les hommes, sont susceptibles de changements. Qu'ils ont été socialisés en hommes, en hommes dominants avec les femmes et homophobes entre eux. Que la haine des femmes libres, autonomes s'apprend d'abord dans les rapports entre hommes, dans ce que j'ai appelé, en référence aux travaux de Maurice Godelier, la Maison-des-hommes, c'est-à-dire les cours d'écoles, les clubs de sports… où les hommes apprennent la virilité; des lieux monosexués où le féminin est l'ennemi intérieur à combattre, sous peine d'être soi-même considéré et maltraité en femme ou leurs équivalents symboliques : les homosexuels..

La violence faite aux femmes n'est pas naturelle, ni irrémédiable. Encore faut-il tous, et toutes ensemble lutter contre la violence, bien sûr, mais surtout contre sa cause première : la domination des femmes et la virilité qui la sous-tend et la légitime.

Y compris parfois quand cela ne nous fait pas plaisir d'entendre de dures réalités liées à la domination et à la structuration du groupe des hommes.

Car la domination masculine et ses rapports aux violences faites aux femmes est multiforme.
Juste une anecdote : à la suite de la demande d'élues féministes, nous voulions étudier le trafic de femmes que font les légionnaires de l'Armée Française avec des crédits européens. Pas de subventions régionales ! Les responsables à qui nous nous sommes adressé-e-s n'ont pas aimé le terme de traffic. ET quand à la fin de l'étude, après s'être rendu compte dans un colloque que nous avons organisé en Angleterre que cette pratique est fréquente dans les troupes d'élites de nombreux états-nation, nous avons communiqué les résultats de notre étude à
Mr Alain Richard, ministre de la défense. Pas de réponse non plus ! Et le traffic continue. Il faut bien récompenser nos Grands-Hommes, les Guerriers qui défendent les intérêts de l'Etat patriarcal. Les femmes sont utiles dans ce cas là.

Pourtant, la situation change…
Ce colloque, comme l'enquête ENVEFF, le rapport Henryon, mais plus globalement la prise en compte de la problématique violence y compris ses excès, le montrent.
Je profite de ma présence pour annoncer que mon équipe de recherche va d'ailleurs ré-orienter ses travaux pour en tenir compte.

Non seulement nous allons bientôt (c'est-à-dire dans quelques mois) diffuser l'étude européenne sur le travail sexuel, dans laquelle on décrit notamment cette entreprise de téléphone rose du Mirail où quelques 200 animatrices engrangent un chiffre d'affaire supérieur aux crédits européens destinés aux violences faites aux femmes (le programme Daphné).
Je remercie d'ailleurs les bus de santé communautaires comme Grisélidis de Toulouse, Cabiria de Lyon pour leur collaboration. Grâce à vous, il ne sera bientôt plus possible de confondre traite des femmes, prostitution choisie et l'ensemble des activités légales et déclarées qui se rient bien des débats moralistes. Pire, qui profitent des positions des entrepreneur-e-s de morale pour se développer.

Mais nous allons aussi, en accord avec les centres pour hommes violents développer une évaluation.
La rencontre d'Arcachon (septembre 2001), qui tout à la fois :
- a mis d'accord les centres pour femmes violentées et les structures pour hommes violents sur des principes antisexistes de travail en commun,
- a mis sur la table les bases conceptuelles d'accueil de ces hommes,
est un grand pas franchi, il reste à transformer l'essai.

J'invite d'ailleurs ceux et celles que cela intéresse à venir aux débats que nous organiserons, non pas le 14 comme annoncé, mais le 21 mars entre les sociologues de mon équipe, et les quatre centres pour hommes violents français (Paris, Marseille, Belfort, Limoges). Il est temps de comparer nos modèles d'analyses sociologiques et les interventions psychologiques, d'intégrer la domination masculine dans ces interventions.

Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi comprendre comment marche la violence.
Comprendre les rapports entre les modèles sécuritaires mis en place sur les quartiers populaires, produits du post-colonialisme et les violences faites aux femmes, par exemple; bref les effets du virilisme dont la politique est si friande. Horia KEBABZA va débuter avec nous une étude sur ce thème dès le début 2002. Elle est dans la salle là-bas… et disponible pour qui veut y collaborer.

Il faut aussi commencer à se poser une double question :
- Qu'est-ce que le changement pour les hommes, et pour les hommes violents en particulier ? Faut-il le limiter aux récidives de violences physiques comme certains évaluateurs québécois ? C'est-à-dire prendre le symptôme pour la cause ?
Plusieurs études ont montré le risque dans l'accueil des hommes violents de voir les violences physiques diminuer, en même temps que les violences psychologiques augmentent. Mais plus loin, il est question d'étudier en quoi l'accueil des hommes violents favorise l'autonomisation domestique des hommes et l'aide à l'autonomisation/indépendance économique des conjointes. Autrement dit, comment le travail d'écoute favorise, ou non, une perception globale de la domination masculine. Cette question est d'autant plus importante qu'une partie conséquente des hommes et des femmes concerné-e-s reprennent la vie commune après les séparations pour violence.
Quels sont les signes qui sous-tendent, ou non, les évolutions réelles des hommes ? déménagement pour un appartement plus grand, diminution du volume de travail des hommes et reprise du travail des conjointes, prise en charge des enfants, etc.

- La deuxième question à se poser est : Pourquoi les hommes résistent aux changements ?
Il y a certes la question des privilèges masculins contestés par le mouvement des femmes, la peur des hommes de les perdre. Mais au-delà, il faut se demander: Pourquoi certains hommes résistent ? Pourquoi certains hommes refusent d'entendre les femmes ? Qu'ont-ils compris ? De quoi ont-ils peur ?
Il est nécessaire de travailler ce thème. Si les pouvoirs publics tiennent leurs promesses et respectent les évaluations scientifiques, nous devrions pouvoir étudier cette question.
J'insiste ici : sans financements des recherches sur ces sujets, nous ne pourrons pas aider celles et ceux qui du côté de la recherche, essaient d'accompagner les changements, et les luttes contre les violences faites aux femmes.
Or, du côté régional, Mesdames, Messieurs, vous êtes bien frileux et frileuses.

La lutte contre les violences faites aux femmes passe par la construction commune d'une utopie, celle d'un autre système, d'un autre monde où la domination masculine sera obsolète.
Cela passe aussi, comme le revendique le Réseau Européen d'Hommes Proféministes dont je suis aussi le fondateur, et le lobby européen des femmes, par la négociation d'un nouveau contrat hommes/femmes.

Je vous remercie.


Daniel WELZER-LANG