Les Traboules, association de recherches sociologiques et ethnologiques

Textes: Article


Les hommes : une longue marche vers l'autonomie
(1)

Daniel WELZER-LANG (2)

Publié dans Les temps modernes (Mai 1995)



On parle beaucoup des hommes, de leurs silences, de leurs fuites, de leurs incapacité à "assumer"… Ou plus exactement beaucoup de femmes parlent des hommes, de leurs silences et de leurs dérobades. Dans d'autres cas, des analyses catastrophistes confondent les effets et les causes. Ainsi, certain-e-s mettent en exergue l'effet des luttes féministes pour dénoncer les violences faites aux femmes, leur apparition massive dans les statistiques et les estimations, pour nous dire que la violence des hommes augmenterait de manière exponentielle.
Pourtant, nul besoin d'être savant pour réaliser que nous vivons une accélération sans précédent historique des transformations des relations entre hommes et femmes. Et qu'en aucun cas l'ensemble des modifications des rapports sociaux de sexe ne peuvent être assimilées à un backlash généralisé.

Dans cet article, j'aimerais parler des hommes, de l'ensemble des hommes, mais de moi aussi, car, c'est une règle qui ne souffre d'aucune exception, toutes les femmes, sont femmes car elles relèvent de constructions sociales communes, et les hommes sont hommes pour les mêmes raisons. J'ai beaucoup travaillé et publié sur les violences masculines, le viol, l'abus de toutes sortes que vivent encore quotidiennement des millions de femmes (Welzer-Lang 1988, 1991, 1992b, 1994a, 1994b 1996). Ce sont des réalités incontestables et les luttes contre ces formes particulières de domination ne sont pas finies, et de loin. Mais ce n'est pas mon propos aujourd'hui. Je m'intéresse ici aux mutations que nous vivons, à l'inconfort que vivent les hommes devant les transformations actuelles, leurs difficultés d'intégrer de nouvelles valeurs. Pour exposer ce qui change, du côté des hommes, les influences du féminisme et du masculinisme, je m'appuierai donc sur mon expérience personnelle et sur près de 10 ans d'études sur les hommes et le masculin. (3)

J'appartiens à ces quelques milliers d'hommes qui, à travers le monde, ont vite compris l'intérêt de changer. Ou plus exactement à ces hommes qui vivant avec et à côté de femmes féministes ont accepté, assez vite -ce qui ne veut pas dire sans difficultés- d'écouter ce qu'elles disaient des relations hommes/femmes, et de nos relations avec elles.
Quant aux études auxquelles je vais me référer, il s'agit de trois types de travaux que j'ai menés à Lyon avec mon équipe de chercheur-e-s. Les premiers, ce sont ceux sur la violence masculine domestique. Les autres, les études sur les hommes et l'espace domestique et la recherche sur l'homophobie sont plus nouveaux. Avec mon collègue et ami Jean Paul Filiod nous avons voulu connaître ce qui, en dehors du discours, changeait du côté des hommes et des femmes. Ethnologues, nous avons été vivre un moment, quelques jours ou quelques semaines, chez eux (Welzer-Lang, Filiod, 1993). Quant à l'homophobie (Welzer-Lang, Dutey, Dorais (dir), 1994), et à l’étude qui vient d’être publiée sur les abus dits sexuels en prison (Welzer-Lang, Mathieu, Faure, 1996) ce sont deux recherches plus récentes qui nous donnent accès à des outils théoriques et méthodologiques pour comprendre les constructions identitaires du masculin .

J'aimerais développer trois idées, trois lignes de force qui permettent de penser l'articulation actuelle entre hommes et femmes. Ces analyses prennent pour acquis la problématique des rapports sociaux de sexe, en d'autres termes, comprendre ce qui a changé du côté des hommes nécessite de quitter les analyses naturalistes ou essentialistes et accepter que, vivant dans un monde hétérosexué, les rapports entre hommes et femmes sont interactifs. Quand les unes changent, les autres, ici les hommes, ne peuvent rester dans des positions traditionnelles.

1/ La première question concerne l'évolution en privé. Comment les hommes et les femmes progressistes ont-ils et ont-elles vécu le changement ? Peut-on assimiler silence des hommes et immobilisme ? Comment a été vécue la parole des femmes féministes ? Quelles ont été les réactions masculines ?

2/ La deuxième idée est le produit direct de la première. Dans le privé de nos relations, nous évoquons l'amour, le travail domestique, les enfants. Mais parlons-nous vraiment la même langue ? Ne sommes-nous pas en train de découvrir les effets surprenants des constructions différenciées des genres ?

3/ Enfin la troisième piste de réflexion que je présenterai concerne les difficultés qu'ont les hommes à évoluer. Comment le masculin et les rapports hommes/femmes se construisent-ils du côté des hommes ? Faut-il vraiment imputer aux femmes les difficultés masculines à changer ?

Mais avant de développer ces idées, permettez-moi de préciser que je ne traiterai pas ici des mouvements réactionnaires. Des comportements des hommes qui s'organisent pour contrer les avancées des femmes, ceux qui transforment un conflit avec une femme en guerre contre toutes les femmes, ceux qui refusent la perte des privilèges pratiques que conféraient les rapports traditionnels. Ceux qui, dans une logique toute patriarcale, veulent renvoyer les femmes derrière les fourneaux, les enfants autour.
J'aimerais parler des —  autres — hommes, ceux qui ne sont pas violents avec leurs compagnes, ceux qui depuis maintenant presque 20 années en France clament et crient très fort leurs désirs de vivre "autre chose" que la sacro-sainte virilité obligatoire (4). Mes analyses s'adressent à ceux et celles qui, par et après les luttes féministes, sont arrivé-e-s à un seuil minimum d'accord, un socle commun non négociable. Nous sommes contre les violences faites aux femmes, contre leur oppression par les hommes, et contre aussi l'aliénation que ces derniers subissent. Même si cette aliénation est le produit direct de l'oppression des femmes. Autrement dit, mon analyse s'intéresse aux hommes et aux femmes qui manifestent une volonté commune de lutter contre ce que Marie-Claude Hurtig et Marie-France Pichevin qualifient de "prison du genre" (1986).

Les hommes : entre culpabilité et changements
Dès l'apparition du mouvement des femmes et les premières déconstructions des rapports quotidiens qui cantonnaient les femmes dans des positions d'épouses et de mères et/ou dans celles d'objets sexuels à disposition des hommes, militants et militantes (puis de manière beaucoup plus large hommes et femmes de tous milieux sociaux) ont eu à ré-apprendre à vivre ensemble. A articuler analyses (forcément théoriques) de la domination et vie quotidienne.

A côté des mouvements masculins réactionnaires surgis eux aussi assez vite, du côté des hommes sont apparus alors deux discours parallèles et souvent conjoints. Une parole extrêmement culpabilisée, où les visions essentialistes et anhistoriques sont omniprésentes (les femmes sont bonnes, les hommes sont mauvais et je suis mauvais…), et un discours hédoniste mettant en valeur ce que les hommes pouvaient gagner en plaisirs supplémentaires dans le changement. On en trouve trace dans les premiers écrits masculins de cette période (5): "Horreur d'être homme" [Contraception masculine, Paternité, n°1, p.49] ; "Comment pourrait-on aimer son sexe, quand on en a fait un bâton, une épée, un pieu, un dard" [Yannick, Pas Rôle d'hommes n° 1] ; "Les normes qui définissent le plaisir masculin sont si peu source de plaisirs que nous sommes tentés d'imaginer, de dire, et de vivre, ceux qui sont peut-être nos vrais plaisirs" [Types-Paroles d'hommes, n°2, p.2], etc.

S'ensuit alors, dans le privé, en tous cas dans le privé des femmes et des hommes se réclamant de l'antisexisme, une attitude volontariste de fusion/indifférenciation où les constructions sociales différentiées, repérées et décriées par les femmes et ensuite par les hommes (ce qu'on a pris l'habitude d'appeler les rôles), sont remises en cause. Les critiques féministes provoquent une culpabilité chez les hommes, et critiques féminines et masculines du machisme, de la phallocratie — comme on disait à l'époque — aboutissent à un mimétisme des hommes sur les attitudes des femmes. Bien plus, une logique arithmétique égalitariste (on comptabilise les tâches réalisées par l'un-e et l'autre) sous-tend la vie quotidienne où un modèle du "tout-dire" (Béjin, 1982) organise les communications hommes/femmes. Les femmes se battent alors pour que le travail domestique soit partagé et les hommes identifient et parlent de leur solitude affective, du prix (aliénation) qu'ils paient la domination exercée par leur genre. Ils découvrent et revendiquent les plaisirs du quotidien. Cuisine, éducation des enfants (paternité), voire pour quelques pionniers contraception, deviennent — aussi — leurs territoires. Femmes et hommes critiquent la division entre sphère publique et privée. Au Québec, c'est l'époque des "petits hommes roses" (6) et des assemblées d'Hom-Infos (7). En France, après une longue séparation entre mouvements féministes et masculinistes (8), des initiatives communes voient le jour. Il en est ainsi pour le colloque "Les hommes contre le sexisme" réalisé en 1984 (9) par la revue Types, Paroles d'hommes, l'association ARDECOM et des sociologues féministes ; pour le numéro 6 de la revue Types qui publie un numéro "mixte" (cela sera d'ailleurs le dernier numéro de cette revue). Mais dans ces couples, en dehors de ces débats théoriques, quelles que soient la "bonne" volonté et la patience des femmes et des hommes, il y a toujours une chaussette qui traîne et qui fait désordre.

Et en une dizaine d'années, la diffusion massive des idées féministes à l'ensemble des groupes sociaux par militantisme et capillarité, l'élargissement subséquent du nombre de personnes concernées par les remises en cause des femmes et des hommes, l'identification des mécanismes parfois subtils de la violence masculine domestique et de la domination, les contraintes de la double charge mentale (Haicault, 1984) (10) qu'imposait le modèle précédent, le réapprentissage de la confiance dans le quotidien, l'amour.… montrent que les constructions sociales ne peuvent s'effacer de manière magique et instantanée. Qu'on le veuille ou non, l'un-e n'est pas l'autre. On voit alors apparaître de nouvelles mobilités, et nombreux sont les hommes qui quittent "l'éternel provisoire". Certains hommes et certaines femmes, malgré la précarisation économique de ces dernières années, reprennent des carrières ascendantes, d'autres "aménagent" l'utopie première pour continuer à vivre ensemble, de nombreux couples se séparent. Des hommes et des femmes décident plus ou moins volontairement de vivre seul-e-s.


Hommes et femmes : le double langage asymétrique
Que s'est-il passé ? Parallèlement à la vie quotidienne où les différences de constructions sociales sont découvertes sous un angle très pratique et parfois douloureux, les recherches féministes et masculinistes commencent à montrer que le masculin et le féminin organisent deux ordres symboliques en interaction. Comment ne pas citer ici les travaux pionniers de Nicole-Claude Mathieu (1971, 1985, 1992). S'approfondit et s'analyse alors dans certains secteurs de la recherche, le double langage, celui des hommes et celui des femmes. Non, on ne parle pas véritablement la même langue quand on parle des violences, du propre et du rangé, de l'abus ou de l'amour…Dominants et dominées ne peuvent gommer purement et simplement les effets des constructions sociales.

Pour les hommes, et pas uniquement les militants (ceux qui affichaient fièrement leur badge de Nouvel Homme) (11), c'est alors le moment de chiffrer leur manque d'autonomie, l'absence d'espace émotif, leurs désirs d'être avec leurs enfants [sans forcément être en guerre avec les femmes ou avec leur ex-femme]. Disons-le, dans le monde "progressiste", à la différence des années 68, les années 80 voient le modèle macho, dominateur et violent perdre de sa popularité.
Alors, pour ceux et celles qui veulent continuer à vivre ensemble, on sépare les bureaux et les territoires. Dans les couples apparaît un modèle d'union à autonomie concertée. Chacun-e a son territoire personnel, professionnel, affectif et on négocie les territoires réputés communs. Pour certaines personnes, on vit même un couple à double résidence.

J'ai montré dans mes diverses publications sur les violences comment les hommes violents et les femmes violentées, du moins celles qui n'ont pas été conscientisées par les féministes, n'explicitent pas la même chose quand ils et elles parlent de violences. Les hommes quand ils quittent le déni, définissent un continuum de violences, toutes sortes de violences, associées à une intention : C'était pour lui dire que… lui montrer que… disent-ils. Les femmes insistent sur la douleur et les coups, un discontinuum de violences. Et encore, pour que les coups soient qualifiés de violences, il faut qu'elles soient persuadées que leur conjoint leur a fait mal intentionnellement. "Il m'a donné une claque, mais il ne l'a pas fait exprès, ce n'était pas vraiment de la violence" disent certaines. Quand on sait la propension qu'ont les hommes violents à invoquer colère, alcool et stress… on comprend beaucoup de choses.

Mais, quand je parle de double langage, je parle aussi de nous, de vous, pas uniquement de ceux et celles qui vivent les violences domestiques. Avec Jean Paul Filiod, nous avons montré que la chaussette qui traîne en permanence chez un couple, mais aussi l'absence d'espace appropriable pour l'homme "ordinaire" dans la maison, sont les signes étonnants mais tangibles des rapports sociaux de sexe actuels. Il nous a été assez aisé de montrer qu'en ce qui concerne le propre et le rangé, les hommes et les femmes suivent deux logiques, deux symboliques différentes.
Les femmes, par souci d'être reconnues comme de bonnes épouses et de bonnes mères, par pression de l'entourage et des normes, nettoient avant que ça ne soit (trop) sale. On assimile les femmes, leur intérieur psychique, à la propreté (ou au rangement ce qui revient ici au même) de l'espace domestique. Quand c'est sale chez elles, c'est sale en elles en quelque sorte. Pour les hommes, en tous cas ceux qui effectuent le travail domestique, ceux qu'on a habitués à ne pas trop déranger quand on apprenait à leurs sœurs à nettoyer, ceux-là nettoient quand ils voient que c'est sale. Chacun-e ayant son seuil-plancher. Les femmes sont préventives et les hommes sont curatifs. Du moins dans les constructions sociales habituelles liées à la domination. Il ne s'agit, bien évidemment, que de constructions sociales. Et ce n'est pas les étudiantes ou les journalistes qui montrent le désordre de leur intérieur pour signifier qu'elles ne sont pas des femmes soumises, qui viennent contredire cette analyse.

Nous avons été élevés dans des symboliques, des notions du propre et du sale, des esthétiques différentes. Aujourd'hui, il faut négocier. Pour négocier, il faut deux personnes au moins, deux territoires où puissent se fonder les individualités. Après on discute des territoires réputés communs.

J'ai abordé le propre et le rangé, mais la sexuation de l'espace domestique dépasse bien largement cette question. On a pu ainsi montrer les conséquences des évolutions des hommes et des femmes sur l'architecture intérieure, l'axe cuisine-WC, auparavant double refuge des femmes — pour la cuisine — et des hommes — pour les WC —, les itinéraires singuliers de ces hommes qui depuis plus de 15 ans pour certains, avec ou à côté de leurs compagnes, expérimentent cet autre-chose qu'on aimerait définir aujourd'hui. Toutes ces réalités décrites dans notre étude ethnographique.
Mais sur le double langage asymétrique, j'aurais aussi pu parler de l'amour. Ce tout-en-un pour les femmes où l'homme recherché devait être à la fois père, mari et amant, quand on apprenait aux hommes à séparer les fonctionnalités de l'amour. Il y avait les femmes qu'on aimait, qui s'occupent du foyer, de nous et de nos enfants, celles qu'on aimait et avec qui on vivait notre sexualité etc. J'aurais pu parler, pour évoquer les changements des résultats étonnants d'une enquête chez les étudiantes où on voit les jeunes femmes, à leur tour, développer des représentations polygames. Y compris dans la sexualité (12). Bref, l'étude comparative de la sexuation est riche de travaux et découvertes à venir. C’est ainsi que dans l’étude actuelle que nous menons sur les clubs échangistes, cette forme commerciale et moderne d’échange des femmes et de polygamie masculine, à côté de comportements machistes stéréotypaux, nous voyons aussi arriver dans les clubs de très jeunes couples où homme et femmes déclarent leurs désirs conjoints et disjoints de vivre d’”autres formes de sexualités”.

Et les études sur cette double perception du social, sur l'asymétrie que crée la sexuation des genres, sont à poursuivre. Il y aurait tout intérêt à ne pas rester enfermé-e-s dans les analyses qui prennent appui sur les évolutions des premières générations de femmes, ou d'hommes, influencés par le féminisme. Déjà de multiples indices semblent nous indiquer que la problématisation du sexisme se transforment pour les nouvelles générations qui arrivent sur le marché matrimonial. La "3ème vague féministe" (13) me semble, de ce point de vue suprenante. Les "nouvelles" militantes que l'on voit poindre dans les universités françaises, même si leur nombre semble limité (comme pour l'ensemble des mouvements sociaux dans cette phase de repli des luttes) (14), prennent pour acquis les points d'avancées des luttes précédentes (Contraception, IVG, révélations de l'ampleur des violences faites aux femmes). Elles chiffrent alors le solde des différences subsistantes, revendiquent des structures mixtes pour combattre sexisme et inégalité, et en même temps redécouvrent l'intérêt des groupes "entre femmes" pour faire avancer ces groupes mixtes. Loin de la question du "partage des tâches", elles affichent haut et fort, leur indépendance, quitte à profiter de leur avantages face à des hommes incapables de s'autonomiser dans les tâches domestiques, quitte aussi à revendiquer pour certaines "une pornographie non-sexiste". Et, bien sur, elles trouvent des hommes qui partagent avec elles leurs préoccupations et avec qui elles débattent du quotidien. Et, phénomène nouveau, la lutte contre le sexisme devient une revendication unificatrice entre hommes et femmes qui ne semblent pas poser de problèmes particuliers. Il y a accord dans les nouvelles générations militantes sur l'adoption du paradigme féministe pour penser le monde.
Quant aux autres femmes de ces générations, celles qui refusent le féminisme en le considérant comme suranné ou excessif, comment ne pas entendre celles qui clament haut et fort aux garçons "Moi, je ne sais pas faire à manger. Et je n'ai aucune envie d'apprendre".
Militantes ou non, ces femmes problématisent différemment le débat avec les hommes, et en tous cas, cessent pour un nombre qu'il reste à chiffrer, de se poser comme dépositaires des savoirs-faire domestique.

L'homophobie, préservatif de la virilité (15)
Mais pourquoi les hommes résistent-ils ? Comprendre les résistances masculines aux changements nécessite de saisir comment se construisent les rapports sociaux de sexe. Dans les rapports inter-genres, on vient de l'aborder, mais aussi dans les rapports intra-genre : les rapports sociaux qui structurent la domination masculine s'organisent aussi dans les rapports entre hommes. Je sais, de nombreuses femmes sont encore persuadées que c'est à cause d'elles, prises comme mères, que les hommes sont violents et dominateurs. Détrompez-les. Les hommes se chargent de leurs semblables et de leurs pairs.

Comprendre les rapports entre hommes, c'est essayer de déconstruire l'homophobie. Comment on éduque les hommes dans une maison-des-hommes (16) où entre eux, ils doivent montrer sans cesse qu'ils ne sont pas des femmes, qu'ils sont et veulent être des hommes. Pensons aux cours d'école, aux clubs sportifs, à l'armée, aux cafés, aux équipes de travail… Bref, l'ensemble des lieux où les hommes se retrouvent entre eux.

On peut définir l'homophobie comme la discrimination envers les personnes qui montrent, ou à qui l'on prête, certaines qualités (ou défauts) attribués à l'autre genre. On a eu l'habitude de la confondre avec l'hétérosexisme, cette manie qu'ont les systèmes, y compris démoratiques, de ne valoriser, ou de ne considérer comme normale, que la seule hétérosexualité. Voire, comme dans certaines publications, d'exclure les homosexuel-le-s sous prétexte que c'est un autre débat.

A la lumière de 10 ans de recherches, il semble bien qu'on puisse affirmer qu'il est impossible pour un homme de changer ses rapports aux femmes, si, dans le même temps, il ne remet pas en cause les injonctions du masculin, et donc aussi ses rapports aux hommes. En comprendre la raison est assez simple. L'éducation masculine, l'apprentissage des sports, les groupes de garçons, sont là pour apprendre à p'tit homme à devenir un VRAI homme. Honneur et récompense pour lui, honte et déshonneur pour ceux qui n'y arriveraient pas.

L'éducation masculine apprend à p'tit homme le plaisir d'être entre hommes, celui de se toucher, d'avoir son corps proche d'autres corps masculins… mais tout ceci doit se faire sans jamais ressembler aux filles, ou aux manières de faire des filles. Ainsi les désirs de caresses se transforment alors en coups, en contacts violents. Les hommes se touchent, regardez un match de football pour vous en convaincre, mais les contacts sont simplement virils (c'est à dire brutaux). Et, dans les groupes de garçons, l'éducation, l'intégration des messages et des obligations masculines se fait dans la souffrance. Souffrances d'un corps que l'on doit modeler pour qu'il ressemble à celui d'un guerrier, souffrances de ne pas être le meilleur, souffrances d'être obligé de garder pour soi ses sentiments, ses pleurs et ses tristesses. Etre ou devenir un homme est à ce prix.

Sinon ? Demandez aux garçons qui ne sont pas considérés comme virils, ceux qu'on accuse de ressembler aux filles. Ils sont la risée de leurs petits camarades. Ils sont traités de "pédés" et servent de boucs émissaires aux autres garçons qui veulent ressembler aux modèles virils. Chaque homme sait le danger de ne pas être conforme aux images de la virilité. Etre considéré comme non-viril, être assimilé aux faibles, comporte le risque d'être rejeté du groupe des hommes, des dominants pour aller rejoindre celui des dominées et être traité comme une dominée, à savoir comme une femme. On connaît maintenant le nombre d'hommes abusés par d'autres hommes, d'hommes malmenés dans les cours d'école et à la sortie des établissements. Ne pas vouloir être un homme, ou ne pas en être capable, a un prix : l'agression et la violence. Autrement dit, l'éducation masculine, chez les hommes eux-mêmes, structure les rapports entre hommes à l'image hiérarchisée des rapports hommes/femmes. Etre un homme, c'est être admiré par ses pairs, être récompensé, détenir des privilèges ; ne pas l'être, c'est être assimilé à une femme, et risquer dérision et agressions. Comment croyez-vous que ces p'tits hommes se comportent par la suite avec des femmes ? Eux qui sont éduqués dans la différence, ou plus exactement dans la hiérarchie de la différence. L'éducation masculine prépare les p'tits hommes aux rapports de domination hommes/femmes ; l'éducation des mâles structure ceux-ci dans la certitude qu'être homme, c'est être différent et supérieur aux filles. L'homophobie est d'abord un contrôle social des hommes

L'hétérosexisme, la discrimination contre les hommes — et les femmes — homosexuel-le-s, ce que l'on peut qualifier d'homophobie particulière, n'est que le produit de l'homophobie que tout homme — gai ou pas — subit dès le plus jeune âge. Homophobie et domination des femmes sont les deux faces de la même médaille. Homophobie et viriarcat construisent chez les femmes et chez les hommes les rapports hiérarchisés de genre. Et pour les homosexuels ? Le message distillé par l'homophobie est clair : pour vivre heureux, vivez cachés ou changez ! Sinon, si jamais vous êtes assimilés à ceux qui ne sont pas des hommes (autrement dit des hétérosexuels virils), vous serez traités comme des femmes et vous risquez l'agression et la stigmatisation. L'homophobie exhorte les hommes, homosexuels ou pas, à adopter sous la contrainte les codes virils. On s'est toujours demandé pourquoi certains hommes qui font l'amour avec des hommes ne se déclarent pas ou ne se reconnaissent pas comme homosexuels. Les catégories utilisées pour décrire les pratiques sexuelles des hommes, n'ont peut-être que peu de rapports avec la sexualité stricto-sensu, mais plus avec les catégories faites pour décrire et hiérarchiser les genres.

De la remise en cause des frontières de genre à l'autonomie
Les hommes en sont là, nos recherches en attestent. Entre culpabilité et autonomie, entre déconstructions des normes masculines et résistances homophobes aux changements. Le poids des constructions sociales est lourd, d'autant plus quand les privilèges de genre que conférait l'éducation masculine sont menacés. Oui les hommes ont été déstabilisés. Et ils doivent maintenant retrouver des repères, d'autres repères. Et les repères indiqués par les féministes ne suffisent pas. Avant de supprimer les prisons des genres, il faut encore se forger un langage commun. Or, Marc Chabot (1987) l'a très bien montré : la parole des hommes, c'est le silence.

Et ce n'est pas un hasard si, aujourd'hui, les hommes déclarés antisexistes se tournent de plus en plus sur ceux auto-qualifiés de gais (17). Ce n'est pas un hasard non plus, si les modèles masculins, dans les publicités comme dans le reste de la société, s'androgynisent. Si la post-modernité tend à la confusion de l'apparence des genres. Et ce, comme nous venons de le montrer pour la prostitution lyonnaise, avec des formes surprenantes (18).
Oui, les hommes changent. Mais aider et accompagner ces changements nécessite d'intégrer ce que tout-e anthropologue sait : dans un rapport dominant/dominée, les dominants et les dominées ne partagent pas les mêmes représentations. Il faut aujourd'hui déconstruire le genre masculin, comme les femmes l'ont fait pour le genre féminin. Dans les groupes d'hommes (19), et certains hommes paient maintenant très cher pour y participer, mais aussi dans la littérature masculine et les modèles masculins, après le travail énorme accompli par les féministes, commence empiriquement à se déconstruire le masculin, rôle après rôle. La crise économique, la remise en cause sociétale des rôles de pourvoyeur principal de l'homme y contribuent fortement.

Et on ne peut d’ailleurs que se féliciter de l’appel à créer un réseau international d’hommes proféministes lancé à l’occasion du colloque XXXQuant aux recherches universitaires, au cours du colloque XXX qui a eu lieu en Septembre 1996 (??) à Québec, fut lancé l’appel qui est reproduit en annexe.

Les hommes ont quelque chose à perdre des changements, cela s'appelle des privilèges, ils ont — par contre — une moitié du monde à gagner. Écoutez ceux qui ont commencé à changer ces dernières années, ils s'en déclarent étonnés — quand ils se comparent à leurs pères — mais ravis. Il faut le dire, l'affirmer, le crier : le changement des hommes n'est pas triste. Nous avons ensemble, hommes et femmes, quelles que soient nos différences, un monde à reconstruire.


Annexe :

La lettre de liaison du
Groupe international de chercheurs proféministes
pour l’étude des hommes et du masculin
Numéro 0

Suite à la session «études sur les hommes, et par des hommes, et problématique des rapports sociaux de sexe», du colloque «La recherche féministe dans la francophonie » qui s'est déroulé à Québec en Septembre 1996, aux débats recueillis lors de la session «Pourra-ton danser ensemble» animée par Francine Descarries, Christine Corbeil et Anne Quéniart, il nous paraît opportun de proposer un cadre de rencontre et de débats pour les chercheur-e-s qui travaillent sur les hommes dans une perspective critique de la domination masculine.
C'est pourquoi les premiers signataires vous invitent à créer ensemble et/ou à soutenir le : « Groupe International de Chercheurs proféministes pour l’étude des hommes et du masculin » [n'hésitez pas à chercher un titre et un acronyme plus simples). GICPEM (du genre giquepème)

Les objectifs d'un tel groupe sont simples :
> Eviter l'isolement des quelques chercheurs engagés dans cette problématique et promouvoir des projets de recherches communs,

> Permettre que s'instaurent des débats scientifiques et épistémologiques, seuls capables, de nous faire avancer dans la conceptualisation théorique et les débats méthodologiques,

> Faire circuler les informations sur les publications, les colloques où se traite tout ou partie des questions intéressant la déconstruction du masculin comme genre dominant, hégémonique et prévalent

> Affirmer notre solidarité scientifique et politique avec les femmes féministes en luttant notamment contre l'émergence de thèses antiféministes chez les hommes.

Nos forces étant limitées, mais notre volonté pugnace, nous proposons que circule, dans un premier temps, une lettre internationale de ce groupe. Y figureront des informations diverses…Ce numéro 0 est un essai…

Le collectif est ouvert à l'ensemble des hommes qui essayent à un titre ou un autre d'étudier, accompagner, aider les hommes et ceci dans une analyse complémentaire aux thèses féministes, aux hommes qui veulent lutter contre la domination masculine contre les femmes et l'aliénation masculine qui crée cette domination, aux chercheurs inscrits dans une problématique de rapports sociaux de sexe. Nous accueillons aussi les femmes qui œuvrent dans le même esprit.
Daniel Welzer-Lang & Germain Dulac


Pour recevoir la lettre, s’inscrire dans le groupe…
Faites nous parvenir vos informations, vos réflexions et votre accord pour participer au collectif
Nos adresses : en attendant l’édition d’un guide du collectif, pour nous joindre, vous pouvez contacter :
Daniel Welzer-Lang, Collectif International Francophone des Chercheurs proféministes, Equipe SIMONE, Maison de la Recherche, Université Toulouse Le Mirail, 5 allées Machado, 31 058 Toulouse cédex Tel : 05 61 63 8848 Fax : 05 61 63 88 51, Email : dwl@ cict.fr
Germain Dulac : Centre d’études sur la famille, Ecole de service social, Université Mc Gill, 3506 rue Université, Montréal (Qc) H3A 2A7, tel : (514) 398 52 86, fax (514) 398 52 87, Email : cz96@musica.mcgill.ca

Pro-féministes…
Nous nous appelions «masculinistes», «antisexistes» ou « proféministes»…ou nous utilisons de longues paraphrases pour identifier nos travaux. Après discussion au colloque du Gremf, nous proposons de qualifier nos études de Pro-féministes.
Le terme «féministe» est réservé aux études faites par les femmes… Il est lié au mouvement des femmes et nous trouvons juste qu’il en reste l’unique propriété.
Pour dire vrai, nous nous méfions des hommes qui s’autoproclament «féministes» et courent donner des conseils… aux femmes, sans prendre le temps de parler d’eux et de leur genre…

Ils/elles ont publié :
- en coédition avec l’Observatoire International des Prisons : Welzer-Lang Daniel, Mathieu Lilian, Faure : Sexualité et violences en prison, ces abus qu’on dit sexuels. Lyon, ed ALEAS , 1996 : Comprendre un non-dit, un tabou : les abus dits sexuels en prison à travers l’étude d’un espace de la maison-des-hommes ; comment l’homophobie met en œuvre la division hiérarchique entre homme à l’image des rapports hiérarchisés entre hommes et femmes.
Ce livre sortira (normalement au Québec au Printemps 97). Prix normal : 100F; prix spécial réseau : 50 F + frais envoi.

Wittner Laurette, Welzer-Lang Daniel (Dir),Les faits du logis, Lyon, Aléas, 1996; actes d’un séminaire de recherche où se trouve un article de Welzer-Lang : « les hommes absents de l’espace domestique ou de la recherche sur l’espace domestique ? ». Comment comprendre nos absences sur ces thèmes de recherche à travers nos histoires militantes d’hommes comparées aux itinéraires féministes de nos collègues femmes. Contient une analyse des écrits sur le domestique publié par les revues Types, Ardecom
. Prix normal : 100F; prix spécial réseau : 50 F + frais envoi.

Sans oublier, le livre de Germain Dulac, Penser le masculin, Québec, éditions de l’IQRC, 1994, 149 p. qui fait état des débats qui ont accompagné la création des groupes d’hommes au Québec



Notes

(1) Cet article est largement inspiré d'une conférence faite à Montréal le 6 Octobre 1993 lors du XX e anniversaire du Conseil du Statut de la Femme. A la demande des responsables de ce numéro de la revue consacré aux rapports hommes/femmes, et pour éclairer ceux et celles qui ignorent tout ou partie des écrits masculins et /ou masculinistes, j'ai largement utilisé les notes infra-paginales pour approfondir certaines informations. Pour de plus amples connaissances sur les groupes d'hommes en France et le mouvement masculiniste, on peut lire De Ridder (1982) et l'ouvrage collectif Des hommes et du masculins, paru en 1992 aux Presses Universitaires de Lyon. Cet ouvrage constituait un numéro spécial du Bulletin d'informations de d'Etudes Féminines de l'Université de Provence.
(2) Daniel WELZER-LANG est membre des groupes d'hommes antisexistes depuis 1976, ancien expérimentateur de la pilule pour hommes, il est créateur d'un centre pour hommes violents à Lyon géré par l'association RIME (Recherches et Interventions Masculines). Il dirige maintenant le Groupe Anthropologie des Sexes et de la Vie Domestique au sein du CREA (Université Lumière Lyon 2).
(3) La recherche sur l'émergence du masculin dans l'espace domestique a bénéficié de financements du Ministère de la Culture et de la Communication (Mission du Patrimoine Ethnologique) et du Ministère de l'Équipement, du Logement, des Transports et de la Mer (Plan Construction et Architecture). Celle sur l'homophobie, des crédits de l'Agence Nationale de Recherche sur le Sida. L’étude sur les abus en prison a été réalisée grâce aux fonds de la MIRE (Mission Interministérielle de Recherche) et de l’A.F.L.S (Agence Française de Lutte contre le Sida).
Les deux derniers ouvrages sont publiés à Montréal dans la collection "Des hommes en changements" chez VLB/Le Jour (Diffusion en Europe par Inter-forum).
(4) REYNAUD Emmanuel, La sainte Virilité, Paris, Syros ,1981
(5) Entre 1973 et 1978, les "groupes hommes", apparus en France et à l'étranger après l'émergence du féminisme, commencent à se réunir. Les hommes qui y participent proviennent pour beaucoup des organisations d'extrême gauche qui sont alors florissantes. Leur projet est explicitement antisexiste. Ils publient quatre numéros d'un bulletin ronéotypé "Pas rôle d'hommes". D'une rencontre nationale en mars 1978 dans la forêt de Senart qui rassemble quelques cent-vingts hommes et une vingtaine d'enfants se constituent deux groupes différents, aboutissant à deux revues distinctes.
L'Association pour la Recherche et le Développement de la contraception Masculine (A.R.D.E.C.O.M.) expérimente des contraceptions masculines et publie deux numéros de sa revue intitulée : "Contraception masculine- paternité" . La revue "Type - Paroles d'hommes" publie six numéros de Janvier 1981 à Avril 1984.
"Contraception masculine-paternité" est centrée sur le vécu expérimental et social de la contraception masculine. A l'instar du Collectif de Boston pour les femmes, les auteurs décrivent les fonctionnements et les vécus corporels, physiologiques et hormonaux des hommes. Beaucoup d'articles traitent de témoignages sur la paternité et le pouvoir. Les articles ne sont signés que du prénom de leurs auteurs.
Types - paroles d'hommes, de manière plus exhaustive "contre la virilité obligatoire", va participer de numéro en numéro, à interroger le masculin. Les articles insistent sur les alternatives aux archétypes masculins. Il est possible, affirment les auteurs, de vivre "autrement" ses expériences d'hommes et le rapport aux femmes. 
(6) C'est ainsi que furent qualifiés les hommes antisexistes québécois par les journalistes féministes de La vie en rose.
(7) Hom-infos fut, au Québec, avec d'autres formes, l'équivallent de la revue Types-Paroles d'hommes. Chaque numéro du journal abordait un thème du masculin. D'une manière générale, la plupart des pays industrialisés ont connu ces groupes d'hommes et leurs revues. Pour une discussion critique des ces groupes (influence essentialiste du New Age, danger de restauration de la domination masculine…) en Allemagne et aux Etats Unis, on se reportera à l'excellent article de Brzoska et Hafner (1992).
(8) Le terme masculiniste est utilisé ici dans son acception française. On définit comme masculiniste, l'analyse critique, faite par des hommes des formes actuelle de l'identité masculine. Dans cette notion sont intégrés autant les écrits des mouvements "réactionnaires" souhaitant un retour aux valeurs patriarcales, que ceux que l'on peut qualifier de "pro-féministes" émanant d'hommes voulant reprendre, du côté des hommes, une critique féministe des rapports sociaux de sexe.
(9) Quelques interventions de ce colloque ont été reproduites dans Les temps modernes n°462, Janvier 1985.
(10) La sociologue définissait le concept de "charge mentale" pour rendre compte des superpositions, des imbrications et des successions que vivent les femmes salariées entre travail professionnel et travail domestique ; pour montrer que ce dernier ne peut se réduire à une addition de pratiques qui seraient isolables, stables et univoques. Haicault décrivait alors le rôle médiateur qu'occupe le corps dans la gestion des transferts de compétence, de rythmes, notamment d'un travail à l'autre, d'une sphère à l'autre. "La charge mentale de la journée <<redoublée>> est lourde d'une tension constante, pour ajuster des temporalités et des espaces différents, mais non autonomes, qui interfèrent de manière multiplicative". écrit-elle.
Lors de notre étude sur les hommes, comme l'avaient déjà fait remarquer de nombreuses sociologues féministes, nous montrons que "le partage des taches", notion de sens commun à conotation sociologique, est une réalité à dimensions changeantes. Pour les hommes qui le revendiquent, il varie de l'aide ponctuelle régulière ou exceptionnelle (de préférence quand les ami-e-s sont présent-e-s), à une vision arythmétique et égalitariste en passant par certains couples où l'un-e et l'autre montrent des signes redondants de charge mentale qui s'exerce, comme dans l'étude d'Haicault, sur la superposition et l'imbrication de sphères professionnelles et domestiques. C'est ce dernier cas de figure que l'on qualifie de "double charge mentale". On peut en lire un bel exemple illustré pages 270-271 de l'ouvrage sur les hommes et l'espace domestique (Welzer-Lang, Filiod, 1993).
(11) Ainsi, Benoit, expérimentateur de la pilule pour hommes entre 1981 et 1984 déclare en 1985 : "Pour les nanas qui savaient que je prenais la pilule, ça m'a permis de discuter de problèmes que j'aurais jamais discuté avec elles. ; Paul (expérimentateur de la contraception par la chaleur) : “le label ARDECOM, ça permet d'être plus soi-même, dans la mesure où on est classé comme "des bons mecs" […] a partir de là, je me trouve plus moi-même" (Welzer-Lang, 1986).
(12) Une étude à propos du "Je t'aime" menée conjointement avec Max Sanier à l'Université Lyon 2 en 1992 sur près de 300 étudiants et étudiantes en sciences humaines, de 18 à 22 ans, montre que seulement 10% des garçons et des filles interrogés gardent des représentations stéréotypées et différenciées des rôles sexués traditionnels dans la relation amoureuse. Quant aux pratiques, en fonction des questions, les différences entre garçons et filles oscillent entre 25 et 45%. De plus, un tiers de l'échantillon (35%) pourrait dire "Je t'aime" à plusieurs personnes à la fois : près de 4 garçons sur 10 (41%) et de 3 filles sur 10 (29%). La très grande majorité de ces aspirant-e-s à la polygamie ont déjà fait l'amour. On pourrait alors se dire que ce n'est que du discours. Pas du tout. Non seulement, ils/elles pourraient, mais un tiers des garçons (34%) et près d'un quart des filles (23%) ont vécu cette situation avec peu de différences par tranches d'âges.
(13) Je pense au groupe du type Les Marie pas Claire (Paris), le collectif CARESSE (Lyon), MAFALDA (Toulouse)…
(14) L’article a été primitivement écrit en 1994. Depuis Décembre 1995, on assiste à une résurgence de mouvements sociaux où pour certains l’antisexisme, est un thèmes récurrent.
(15) Pour reprendre la belle expression de Christophe Gentaz (1994)
(16) On trouvera un développement complet de cette notion dans l'article <<l'homophobie, la face cachée du masculin >>, in Welzer-Lang, Dutey, Dorais, 1994.
(17) Rappelons que dans les vingt dernières années, les contacts entre groupes masculinistes antisexistes et mouvements gais ont toujours été réduits.
(18) A Lyon, une femme prostituée sur trois est un homme de naissance. Les clients ? Des hommes qui se déclarent "ordinaires", i.e. hétérosexuels et bons pères de famille (Welzer-Lang, Barbosa, Mathieu, 1994).
(19) En 1996 dans les pays industrialisés francophones, la galaxie masculiniste se compose de groupes très divers. On y trouve bien sur, les mouvements de pères divorcés qui focalisent les rapports hommes/femmes sur les conflits liés à la garde des enfants. Souvent très réactionnaires -dans le sens où la plupart d'entre-eux critiquent l'évolution des femmes, ils réfutent analyses et prises de positions contre la violence masculine domestique en prétextant une pseudo symétrie entre les violences commises par les hommes et celles commises par les femmes. Dans les faits, ces mouvements limitent l'analyse du masculin à la fonction paternelle. Ils confinent souvent leurs rôles à celui de syndicats défendant l'ordre patriarcal menacé (Dulac, 1989).
Mais on trouve aussi de nombreux groupes d'hommes acceptant tout ou partie de la remise en cause féministe. Certains groupes influencés par Robert Bly et le New Age réontologisent masculin et féminin et recherchent la masculinité traditionnelle à travers archétypes et rêves. Présents surtout en Amérique du Nord, d'autres groupes sont centrés sur l'accueil des hommes violents. Quand aux Réseaux Hommes Québec ou Réseaux Hommes en France, Suisse et Belgique lancés par Guy Corneau, Michel Aubé et Robert Blondin, ils oscillent entre une volonté de comprendre l'aliénation masculine produite par les rapports sociaux de sexe et la domination masculine, et une influence des mouvements de développement personnel. Profitant de la popularité de Guy Corneau, ils regroupent des hommes très divers allant des jeunes hommes à la recherche de nouvelles figures de militantisme à des hommes aigris de la vie. Si le mérite de ces réseaux a été d'accompagner les changements massifs du côté des hommes, on peut aujourd'hui aussi réaliser qu'à la différence des groupes précédents et ceux qui les ont suivis, les réseaux d'hommes ont été assez stériles en termes de productions théoriques et/ou remises en causes de la domination masculine. Ajoutons dans cette galaxie les vestiges des quelques groupes, qui comme l'ex-groupe ARDECOM de Lyon, se perpétuent après 15 années de fonctionnement.
Enfin, autour des mouvements “squats” et de différents regroupements libertaires et antifachistes, se créés dernièrement plusieurs collectifs anti-sexistes (Nantes, Lille, Paris, Lyon, Montpellier…) , qui, tout en proposant des formes non-mixtes de rencontres reproblématisent — de manière mixte ou non — les luttes contre le sexisme, l’homophobie et la lesbophobie. On leur doit l’organisation du « camping antipatriarcal et antisexiste » en 1995. La revue Star (s/c MAB, 44 rue burdeau, 69001 Lyon) présente régulièrement leur analyse qui se tourne de plus en plus vers un construction théorique du concept de « Queers » : « Nous sommes Queers parce que nous ne sommes pas hétéros, mais bissexuel-le-s, lesbiennes, gays, travestis, transsexuel-le-s… ” dit leur affiche publiée en 1994. En comparant les publications des années 80 et 90, on s'aperçoit que l'antisexisme, vu du côté de certains hommes [et de certaines femmes] élargit de plus en plus son champ à la critique de la normalité des identités de genre.





Ouvrages et articles cités

- BEJIN André (1982), Le mariage extra-conjugal d'aujourd'hui in Communication, n° 35.
- BRZOSKA Georg, HAFNER Gerhard (1992), Des hommes en mouvement ? Groupes d'hommes et organisations en Allemagne, in Bulletin d'Information des Etudes Féminines : Des hommes et du masculin, Centre de Recherches et d'Etudes Anthropologiques (Université Lumière Lyon 2) et Centre d'Etudes Féminines de l'Université de Provence.
- CHABOT Marc (1987), Des hommes et de l'intimité. Montréal, ed Saint-Martin.
- Contraception masculine- paternité, revue de l'Association pour la Recherche et le Développement de la Contraception Masculine (ARDECOM), n° 1, n° 2 ; Février 1980, Novembre 1980.
- De RIDDER Guiddo (1982), Du côté des hommes - à la recherche de nouveaux rapports avec les femmes. Paris, l'Harmattan.
- DULAC Germain (1989), "Le lobby des pères. Divorce et paternité" in Canadian Journal Of Women and the Law, vol 3, n°1, pp 45-67.
- Gentaz Christophe (1994), l'homophobie, préservatif psychique de la virilité in WELZER-LANG D., DUTEY P. DORAIS M. (Dir) La peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie, Montréal, VLB/Le Jour.
- HAICAULT Monique, La gestion ordinaire de la vie en deux in Sociologie du Travail, n° 3, 1984 pp 268-275.
- HURTIG Marie Claude. (1986), PICHEVIN Marie France, La différence des Sexes, Paris, ed. Tierce.
- MATHIEU Nicoles Claude (dir.) (1985), L'Arraisonnement des Femmes' -essais en anthropologie des sexes,Paris, E.H.E.S.S.
- Mathieu Nicole-Claude (1991), "Identitée sexuelle/sexuée/de sexe. Trois modes de conceptualisation du rapport entre sexe et genre" in MATHIEU N.-C., L'anatomie politique, Catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Coté-femmes.
- Mathieu Nicole-Claude, Note pour une définition sociologique des catégories de sexe, in Epistémologie sociologique, n° 11, 1er semestre 1971, pp19-39.
- Les temps modernes N°462, Janvier 1985.
- Type - paroles d'hommes, revue de l'Association pour la disparition des Archétypes Masculins (ADAM), n° 1, janvier 1981 : Paternité; n° 2/3, mai 1981 : Plaisirs; n°4, mai 1982 : masculin/pluriel; n° 5, 1983 : A propos des femmes; n° 6, avril 1984 : "numéro mixte"
- WELZER-LANG D. (1988), Le viol au masculin, Paris, L'Harmattan.
- WELZER-LANG D. (1991), Les hommes violents, Paris, Lierre et Coudrier.
- WELZER-LANG D. (1992a), "Le double standard asymétrique", in Bulletin d'Information des Etudes Féminines : Des hommes et du masculin, Centre de Recherches et d'Etudes Anthropologiques (Université Lumière Lyon 2) et Centre d'Etudes Féminines de l'Université de Provence.
- WELZER-LANG D. (1992b), Arrête ! tu me fais mal ! La violence domestique, 60 questions, 59 réponses, Montréal, VLB.
- WELZER-LANG D. , FILIOD, J.P (1993). Les hommes à la conquête de l'espace…domestique. Du propre et du rangé, Montréal, VLB/Le Jour.
- WELZER-LANG D., DUTEY P., DORAIS M. (Dir) (1994a) La peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie, Montréal, VLB/Le Jour.
- WELZER-LANG D., BARBOSA O., MATHIEU Lilian (1994b), Prostitution, les uns, les unes et les autres, Paris, Anne Marie mEtailiE ed.
- WELZER-LANG D., MATHIEU Lilian, FAURE M. (1996) Sexualités et violences en prioson, ces abus qu’on dit sexuel, Lyon, Aléas, Observatoire International des prisons.