Les Traboules, association de recherches sociologiques et ethnologiques

Textes: Article


La raison d'Etat aux dépends des femmes

Le « trafic » des femmes autour des légionnaires à Castelnaudary.


Daniel WELZER-LANG

Colloque National : Les violences à l'encontre des femmes, Institut d'Etudes européennes,
Le monde diplomatique, Université Paris 8, 21-22 novembre 2000,




1 — Le cadre
Précisons rapidement dans quel cadre s'est effectuée cette recherche. En commun avec nos collègues anglaises du Research Center on Violence, Abuse and Gender Relations (Leeds, Angleterre) dirigé par Jalna Hanmer , en collaboration avec le service du Droit des Femmes, l'équipe Simone, l'APIAF (Association Promotion Initiatives Autonomes des Femmes/ Fédération Solidarité Femmes), l'association « Les Traboules », des élu-e-s de la région concernée, le Centre d'Information du Droit des Femmes et de la Famille de l'Aude, nous avions déposé un double projet concernant les femmes vivant dans les zones militarisées. D'une part, une étude ethnographique qui montre leur présence et leur mode de vie, qui essaye de comprendre les logiques migratoires et le rapport avec les violences subies ; d'autre part, un projet de formation professionnelle, qui aurait permis de former ces femmes. Dans les faits, seul le programme "Daphnée" a accepté notre projet, ce qui fait que nous nous sommes retrouvé-e-s avec un projet de recherche réduit par rapport aux actions proposées à l'origine.
C'est dans ce cadre qu'a été effectué une recherche liminaire sur la traite des femmes réalisée par les légionnaires de l'armée française. Dans cette étude, nous avons a essayé d'établir des liens entre ce phénomène et les violences faites aux femmes dans la région de Castelnaudary. Nous présentons ici quelques pistes de réflexions issues de cette première étape de l'étude.
Pour des raisons d'évidente confidentialité, et parce que l'étude n'est pas finie, ce rapport ne comporte pas certaines informations. Loin d'une sociologie du soupçon ou de la dénonciation — qui n'est pas notre objectif —, nous avons tenu à exposer plus particulièrement les logiques biographiques et institutionnelles qui organisent la situation des femmes aujourd'hui dans la région de Castelnaudary. Au vu des difficultés liées à l'ethnographie d'un phénomène clandestin, les dernières interviews n'ont pu être réalisées que fin septembre 99. Un rapport sociologique plus détaillé ne sera disponible que dans quelques semaines.

2-Méthode
Nous avions été informé-e-s par un certain nombre de femmes de la région — élues, militantes, travailleuses sociales... — de la présence de femmes violentées issues d'une immigration qu'on pouvait au départ supposer forcée. En particulier, on nous avait alerté-e-s sur la dépendance de ces femmes aux hommes qui étaient à l'origine de leur venue sur le sol français, et leurs difficultés à joindre un service pour obtenir de l'aide. L'enquête consistait donc à repérer ces réseaux de migration et à en comprendre les logiques.
Comment enquêter l'invisible, ou ce qui se présente comme tel ? Comment décrire l'illégalité ? Comment mettre en lumière des personnes qui, volontairement, préfèrent l'ombre ?
On imagine facilement que répondre à ces questions nécessite une approche méthodologique particulière. Ne disposant pas d'informations spécifiques sur les lieux où l'on rencontre ces femmes, leurs modes de vie, nous avons volontairement multiplié les points de vue et les approches.

— Une chercheure de l'équipe, ancienne travailleuse sociale, s'est chargée de réaliser un certain nombre d'interviews auprès des professionnel-le-s du travail social de la région. Elle a ainsi réalisé une vingtaine d'entretiens enregistrés.

— La présence d'une doctorante étrangère, Karin Von Smigay, spécialiste des violences faites aux femmes, venue finir sa thèse avec Daniel Welzer-Lang, nous a offert l'opportunité d'obtenit des informations spécifiques complémentaires. Cette chercheure, comme étrangère, sans toujours spécifier son appartenance à l'université, s'est inscrite dans les différents réseaux fréquentés par des femmes étrangères présentes dans la région de Castelnaudary.
Certains réseaux sont officiels (l'alphabétisation, les réseaux crées par l'aide sociale), d'autres informels (les fêtes, les célébrations d'événements particuliers...). Karine Von Smigay a donc vécu dans la région de Castelnaudary de mars à septembre 1999. Elle a utilisé les appartements mis à notre disposition par la mairie et a essayé de circuler dans l'ensemble des espaces dans lesquels on pouvait faire l'hypothèse de présence de femmes étrangères. Son action a consisté pendant plusieurs mois à vivre dans ces réseaux des tranches de vie ordinaires.

— Le directeur de la recherche, assisté de Saloua Chaker, a lui parcouru les bars de nuit, les lieux qualifiés plus ou moins de "troubles" par la population de la région : boites, bars, lieux de trafics divers, au sens que donne Hannertz à ce terme (1983).

— Profitant de nos déplacements universitaires, nous avons pu rencontrer des légionnaires lors de mission qu'ils effectuent à l'étranger. Nous avons pu ainsi les écouter et observer leurs comportements avec des femmes dans une grande capitale africaine.

Mais ce dispositif empirique n'a pas été le seul. Tout au long de notre recherche, avec l'aide d'une partie des services sociaux et le soutien constant des élues municipales chargées de ce dossier, nous avons aussi débattu avec les professionnel-le-s du travail social, les bénévoles du monde associatif, et certain-e-s représentant-e-s d'institutions locales ; nous avons informé et formé certain-e-s d'entre eux/elles. Au cours de ces réunions publiques, c'est une véritable restitution au pas à pas qui a été effectuée. Une fois l'information sur les violences masculines faites aux femmes réalisée, en commun par Maïté Débats et Daniel Welzer-Lang, les débats se sont centrés sur les formes que prenaient les violences faites aux femmes, et les informations que détenaient les professionnel-le-s de la zone. Cette restitution fut optimisée par la présence, souhaitée par une partie du public, de journalistes locaux. Ceux-ci, appartenant à deux journaux différents ont informé la population de Castelnaudary d'une partie de nos recherches et ont provoqué un certain nombre de réactions. Ainsi, très vite, plusieurs femmes violentées nous ont rejoint-e-s, en affirmant vouloir nous aider à mettre en place des permanences d'accueil.

On le voit, c'est un dispositif complexe, multiforme que nous avons mis en place. Nous n'avons pas la prétention d'avoir enquêté sur tout les milieux de Castelnaudar ; nous affirmons par contre que les informations contenues dans ce rapport ont été établies par les chercheur-e-s et vérifiées en multipliant et en croisant les sources.


La situation à Castelnaudary :

De notre enquête émerge un certain nombre de constats :

— Dans la région concernée, la Légion Etrangère constitue non une mono-industrie, mais de loin l'activité la plus omni-présente. Avec 1500 légionnaires basés sur le site, l'Armée est le principal employeur. Si la Légion Etrangère s'est installée récemment (1976), la présence militaire sur le site est beaucoup plus ancienne : c'est en 1695 que fut donnée aux Etats du Languedoc la permission de construire des casernes. En lien avec cette présence, nous avons observé une situation de « métissage » entre la Légion et la population locale. Ainsi nous avons rencontré de très nombreuses personnes qui tissent, ou ont tissé des liens de filiation, voir des liens familiaux avec la Légion ; et ceci sous de multiples formes : mariages avec des légionnaires, ou pour les légionnaires mariages avec des chauriennes, légionnaires qui restent dans la région après leur démobilisation, femme ou compagne qui, suite à une rupture décide de rester dans un lieu où elle a noué des liens amicaux…

— De nombreuses femmes se plaignent des violences subies, ce qui a provoqué la demande d'élues et de militantes aux chercheur-e-s. D'autres décrivent en entretien des situations que nous, chercheur-e-s, militant-e-s, travailleurs et travailleuses sociales considèrent comme graves et insupportables. Citons ainsi des bras ou des membres fracturés suite à des violences sur des femmes et des enfants, des attouchements sexuels, des violences multiples et variées attestées par les témoignages des voisines...

Nous ne developperons pas ici les débats sur la qualification des actes comme violence, renvoyant à nos propres travaux (Welzer-Lang, 1988, 1991, 1992, 1998). De la même manière, nous sommes incapables de dire s'il y a plus de violence dans cette zone que d'autres zones rurales, par manque d'enquêtes quantitatives . Toujours est-il que le constat empirique qu'ont fait les écoutantes des lignes téléphoniques d'aide aux femmes violentées de cette région indique qu'un certain nombre de compagnes d'« hommes en armes » (légionnaires, gendarmes…) se plaignent régulièrement des violences subies. La corrélation entre corps professionnel masculin/violences légitimes de l'Armée/violences faites aux femmes est pour l'instant posée en hypothèse.

— Les professionnel-le-s du travail social ont, semble t-il, un seuil de tolérance aux violences faites aux femmes supérieur à celui des professionnel-le-s d'une zone similaire non militarisée. C'est le résultat obtenu après enquête par questionnaire réalisée par les chercheur-e-s à Castelnaudary, lors de la journée d'information sur les violences faites aux femmes, et dans la zone d'Agen, relativement similaire au niveau sociologique.

Parmi les femmes que nous avons contactées directement et qui ont plus ou moins conscience des violences subies, c'est à dire qui en identifient certaines et d'autres pas, certaines se sont adressé-e-s de manière qu'elles déclarent satisfaisantes à des services sociaux, d'autres femmes, nombreuses, nous ont aussi dit leur incapacité à se rendre aux permanences actuelles effectuées par les travailleuses sociales des services sociaux. Elles invoquent leur situation frontière avec la légalité, leurs antécédents de difficultés de communication avec ces professionnel-le-s, leurs difficultés à s'adresser à des services sociaux... Précisons de suite qu'il n'est pas question de remettre en cause le professionnalisme des services sociaux. Ici, comme ailleurs [voir les débats européens en cours, les circulaires des services Droits des Femmes, etc.] la violence faite aux femmes affiche une spécificité qui demande des réponses intégrant ses causes (la domination masculine) et ses formes particulières (transversalité sociale, invisibilité…). La proximité avec un corps d'Armée spécialisé n'étant qu'un élément supplémentaire, pour l'instant ignoré des directives officielles.

— De la même manière, nous avons remarqué un manque de formation flagrant et manifeste chez ces professionnel-le-s en ce qui concerne la problématique des violences masculines faites aux femmes dans l'espace domestique. Si tous les professionnels et toutes les professionnelles de la zone sont sensibilisé-e-s aux abus sexuels et aux violences faites aux enfants, ont reçu des formations qui semblent adéquates à de bonnes réponses sociales pour ce type de problématique, les violences faites aux femmes semblent être pour le moins mal connues .

Ajoutons à celà, ce que nous avons ressenti en déambulant de jour et de nuit dans la région de Castelanaudary. On trouve un climat, une ambiance, on entend un certain nombre de réflexions où la norme virile conjugue appréciations sexistes sur le corps des femmes, diatribes homophobes et lesbophobes ; une situation où les rôles sexuels archétypaux semblent omniprésents.



Des logiques parallèles

Nous avons pu identifier une quadruple logique qui aboutit à la présence à Castelnaudary d'un certain nombre de femmes étrangères en situation trouble. Trouble signifie pour nous que certaines femmes sont en situation légale, d'autres non ; que certaines femmes attendent une régularisation par un moyen ou par un autre, et que même en situation légale, certaines femmes sont en situation de dépendance vis à vis de leur conjoint.

Alors, quelles sont ces logiques ?

Les femmes migrantes.
Originaires d'un pays pauvre, en tout cas plus pauvre que la France, elles appartiennent à des groupes sociaux relativement précaires dans les pays d'origine. Beaucoup nous ont décrit en termes dramatiques les conditions illégales par lesquelles elles ont migrées de leurs pays à la base française à l'étranger qu'elles ont rejoint. Signalons ainsi ce témoignage d'une femme qui explique qu'elle a payé pour prendre un bateau qui la conduirait à la base française. Le bateau n'accoste pas, et on leur dit tout simplement : « Allez-y, c'est pas très loin, nagez ». Certaines femmes avec enfant ont ainsi vu leur enfant disparaître sous leurs yeux dans la mer. Sur la base française, au même titre que les hommes travaillent (au noir), les femmes n'ont pas d'autres solutions que de trouver des places dans les bars et autres lieux liés d'une manière directe au commerce du sexe . Là, conseillées par d'autres, elles cherchent activement des liens avec des légionnaires. Elles essayent d'éviter les "jeunes légionnaires", réputés trop "émotionnels" (ce qui veut dire qu'ils deviennent vite violents) au profit de militaires un peu gradés.

En effet, dans leurs pays d'origine, comme sur la base française, il leur est explicitement dit que si elles veulent avoir une chance de rejoindre la France métropolitaine, il faut qu'elles choisissent des militaires qui ne soient pas de simples soldats. Dans les interviews, elles nous parlent de leur volonté d'immigrer clandestinement, de leur souhait d'approcher par tous les moyens ces hommes. Dans les faits, les contacts se passeront dans les bars de nuit, dans les lieux de sexe, dans les réseaux où sont déjà présentes d'autres immigrantes, dans les fêtes publiques…. Elles nous décrivent les légionnaires comme des hommes beaucoup moins violents que leurs précédents compagnons. Souvent accompagnées d'enfants, elles se félicitent de ce que les légionnaires soient très attentifs à l'éducation de leurs enfants, les adoptent souvent, en tout cas les prennent sous leur protection.
Un fois qu'elles ont connu un légionnaire, elles font tout pour fidéliser la relation. Elles savent, du moins la mémoire collective de leur groupe sait et transmet, le fait que les légionnaires, comme tous les hommes qui draguent, sont toujours différents avant le premier rapport sexuel et après. Autrement dit, elles doivent mettre en place des stratégies qui leur permettent de fidéliser leur "nouvel amoureux". Celui-ci, lorsqu'il devra quitter la base française, se verra octroyer par l'armée française des papiers facilitant l'immigration de leurs nouvelles compagnes. Dans les faits, il semble que ceci se passe assez facilement. Nous ne disposons pas encore de données suffisantes pour comprendre dans quelles circonstances l'armée accepte, ou n'accepte pas, de favoriser l'entrée en France de ces femmes.

Quand elles arrivent en France, elles veulent "fixer" la relation avec les légionnaires, aimeraient se marier, avoir des enfants avec eux. C'est d'auatnt plus vrai pour celles qui ont amenées des enfants d'un lit précédent. Sur le sol métropolitain, le légionnaire, étant donné son statut spécial, n'est pas toujours autorisé à se marier. Il faut attendre l'autorisation de la légion ou le changement de son statut. Les femmes se retrouvent donc en attente de régularisation, et en tout cas en dépendance par rapport à ces hommes légionnaires. On comprend que face à ces hommes virils, donc dominants (comme le sont la plupart des hommes dans les familles françaises), elles aient du mal à se plaindre des éventuelles violences subies.

La logique des légionnaires
Les légionnaires sont des hommes en armes. Leur conditionnement psychologique à la violence légitime de l'Etat (Weber, 1919), l'entraînement particulièrement difficile qu'ils subissent, les contraintes matérielles et psychologiques dues au fait qu'ils perdent leur identité personnelle en entrant dans la Légion au profit d'une autre identité qui leur est imposée, la vie en bandes d'hommes, etc. créent des conditions particulières pour ces hommes. Sans doute devons nous analyser la Légion comme une institution totalisante (au sens gofmanien du terme). En tous cas, le résultat de leur socialisation militaire est sans appel : les légionnaires que nous avons côtoyés montrent des signes redondants de leurs difficultés à articuler vie professionnelle et vie affective. Souvent, nous avons été tentés de les qualifier d' « handicapés affectifs ». Les légionnaires pourraient être qualifiés ainsi dans le sens où, hommes virils, durs au combat, ils se présentent rapidement comme des enfants à prendre en charge, à câliner, à protéger face aux femmes et dans leurs vies privées. Notons que cette disjonction public/privé, vie professionnelle/vie affective, n'est pas l'exclusivité de l'armée. Elle est attestée par de nombreux spécialistes (Dejours, 1998), et nous l'avons nous-mêmes étudiés (Welzer-Lang, 1991). Elle présente toutefois ici des saillances particulières qui nous ont étonné-e-s.
Concernant les rapports sociaux de sexe (les rapports entre hommes et femmes, les rapports virils entre hommes), nous ne referons pas ici un état de toute la littérature féministe disponible, renvoyant nos lecteurs et lectrices aux anthologies disponibles. Toutefois, il n'est pas inintéressant de rappeler que traditionnellement, militaires ou pas, les hommes s'annexent le capital esthétique des femmes. Autrement dit, qu'un hommes est jugé par ses pairs (les autres hommes) notamment en fonction des qualités esthétiques des femmes qu'il arrivera à côtoyer, et à annexer dans une union temporaire ou durable. On comprend facilement comment de jeunes hommes « accrochent » affectivement rapidement avec ces "belles" femmes, futures immigrantes clandestines, qui développent des stratégies de séduction face à eux. Dans les interviews que nous avons pu réaliser sous la condition du secret, ils conjuguent leurs sentiments amoureux à tous les temps et à tous les modes. Oui, ils sont réellement amoureux des femmes qui les accostent sur la base française. On comprend ainsi comment, déplacés du jour au lendemain pour des actions à l'étranger, là où leur solde va être nettement augmenté grâce aux primes, mais surtout là où l'armée française les envoie maintenir des missions de paix ou de guerre, ils sont particulièrement sensibles à la perspective d'« avoir » une "belle" femme à la maison, chez eux, pour s'occuper d'eux et de leurs enfants.

Dans les contacts que nous avons pu avoir dans les familles de ces légionnaires lorsque les femmes sont présentes, nous n'avons pas remarqué de comportements violents manifestes. Par contre, nous avons, – mais notre présence y était sans doute pour quelque chose –, observé une attention de ces hommes envers les femmes, leurs enfants et les visiteurs, visiteuses.


La troisième logique est la logique de l'armée française
Quoique n'ayant pas eu de contacts directs, dans le cadre de cette étude, avec la Légion, nous avons pu discuter avec un certain nombre d'officiers supérieurs sous couvert d'anonymat. Ils sont formels : la Légion Étrangère est d'abord une armée combattante, utilisée par l'Etat à travers le monde.
Il faut donc que les hommes soient conditionnés à pouvoir se battre, à pouvoir tuer, au premier commandement. Il faut qu'ils soient disponibles et qu'ils ne contestent pas les ordres venus de leur chef. A cet égard, on remarque diverses stratégies pour que chaque groupe de légionnaires soit attaché quasi personnellement à son chef. La Légion étrangère a donc tout intérêt à arranger les petits tracas quotidiens de ses hommes. Nous sommes bel et bien en présence d'une armée patriarcale, qui se définit comme une famille dans laquelle le légionnaire doit pouvoir s'adresser à son chef pour tous les problèmes de la vie quotidienne. Un accident en état d'ébriété ? Un petit larcin ? Une femme qu'on aime et qu'on aimerait faire venir avec soi en France ?... L'ensemble des éléments de la vie quotidienne, y compris par exemple le non-payement d'un loyer, sont pris en charge par la grande famille de la Légion Étrangère. On comprend, dans ce cadre, la logique de la Légion Étrangère favorisant l'immigration des « belles » femmes qui accostent les hommes sur les bases étrangères.

Signalons aussi que nous avons ressenti la Légion Étrangère préoccupée, elle-aussi, par les questions des violences faites aux femmes. Non seulement les injonctions paradoxales du masculin énoncent que l'on doit pouvoir être le chef chez soi, mais « qu'on ne doit pas battre une femme, même avec une rose » (Welzer-Lang, 1994), mais aussi, comme nous l'a confié un officier supérieur, « Sans doute, cette question interroge le conditionnement psychologique que nous mettons en place ». Les contacts informels avec ces officiers, comme ceux avec des collègues sociologues qui s'intéressent à ces questions, nous permettent d'entrevoir des collaborations futures pour réduire les violences infligées aux femmes.


Quatrième logique, celle des habitants et habitantes du site de Castelnaudary
Les femmes arrivent avec des enfants, consomment dans les magasins, envoient leurs enfants à l'école, vont voir les médecins... Elles doivent louer des appartements... On se rend compte que l'existence de ces femmes est un « secret de polichinelle » sur le site. Illégales ou pas, toute une partie de la population profite financièrement et matériellement de leur présence. D'autre part, quand un locataire est indélicat avec son propriétaire, quand un légionnaire pose des problèmes dans un magasin, il suffit d'appeler la Légion et comme on dit là-bas : « tout s'arrange » et il ne recommencera plus. Sans même parler des unions affectives déjà citées, il y a symbiose entre la Légion étrangère et la population de Castelnaudary, qui profite de la présence de la Légion et des femmes qui les accompagnent.

Ainsi, on se rend compte que chaque groupe social a une logique qui lui sont propre et qui est tout à fait légitime en fonction de la place qu'il occupe dans les espaces sociaux, ici ou sur la base française à l'étranger.
Mais le solde de ces logiques se fait aux dépends des femmes !
Ce sont ELLES qui, dans une situation souvent précaire, sont obligées d'attendre que le légionnaire puisse se marier…
Ce sont ELLES qui sont dépendantes économiquement de ces hommes…
Ce sont ELLES qui subissent les violences de ces hommes…
Ce sont ELLES qui sont condamnées au silence…

Et ce sont encore les femmes qui subissent l'ambiance viriliste dans les espaces publics.

Quelques pistes de réflexion

Tout d'abord, il nous semble important et URGENT qu'une table ronde se mette en place sur le site pour réfléchir entre professionnel-le-s du secteur social, responsables de la Légion Étrangère, élu-e-s et spécialistes de ces questions, à la mise en place d'un dispositif qui limite rapidement, et si possible enraye, les violences que subissent les femmes étrangères autour de la Légion.
Nous avons signalé en introduction que notre objectif n'est pas une sociologie du soupçon ou de la dénonciation. Ebruités, diffusés, les témoignages que nous avons recueillis seraient propres à provoquer un scandale qui éclabousserait la légion étrangère et la ville de Castelnaudary.


En ce qui concerne les femmes étrangères

Il n'est naturellement pas question — et nous l'avons précisé dès le départ de notre étude — que les femmes étrangères subissent des contraintes supplémentaires du fait de cette étude. Il est de notre responsabilité collective de stabiliser leurs situations en France. A cet effet, une permanence exceptionnelle des services sociaux pourrait être mise en place, en liaison avec la Légion Étrangère. Il peut être envisagé différents dispositifs permettant l'intégration de ces femmes : cours d'alphabétisation, formation professionnelle...
Si nous n'avons recueilli les témoignages qu'autour d'une base française à l'étranger, nous sommes persuadé-e-s que chaque « base française à l'étranger" peut être considérée comme le point d'ancrage d'une filière migratoire. A cet égard, l'étude devrait être poursuivie et, maintenant, financée en partenariat avec la Légion Étrangère.


Les femmes violentées, compagnes de légionnaires ou non.
Il nous semble urgent d'ouvrir une permanence spécifique pour les femmes violentées dans la région de Castelnaudary. Soutenu-e-s par la fédération Solidarité Femmes (l'APIAF à Toulouse), le CIDF de l'Aude, nous avons d'ailleurs commencé à mettre en place ce dispositif, en lien avec les professionnel-le-s du travail social et les bénévoles des associations locales, afin de globaliser la question, de ne pas stigmatiser une population ou une autre. Il nous semble important que cette permanence s'ouvre à l'ensemble des femmes de la zone. Que ces femmes soient pauvres ou non, que ces femmes soient d'origine étrangère ou non, soient en situation de "misère sociale" reconnue ou pas. Il ne s'agit pas uniquement d'une réponse cohérente avec notre désir de ne pas stigmatiser une population particulière. Au vu du métissage entre la Légion Étrangère et la zone, nous l'avons dit, le seuil de tolérance à la violence masculine semble être plus important ici que dans des zones similaires non militarisées. En fait le dispositif à mettre en place devrait prévoir :
— une formation pour l'ensemble des professionnel-le-s qui interviennent, pour une raison ou une autre, auprès des femmes dans cette région.
— une formation à l'aide et à l'accueil des femmes violentées qui intègre la spécificité des femmes étrangères
— une visibilsation large, avec l'aide de la presse et d'une signalétique particulière, l'accueil spécifique mis en place.

La situation particulière des femmes d'agriculteurs et de commerçants pour qui le contrat de mariage fait office de contrat de travail, devrait donner lieu à une réflexion spécifique pour éviter que le départ de la compagne [lorsque celle-ci émet le vœu de quitter le domicile où elle subit des violences], tout en préservant l'ensemble des droits de ces femmes, n'aboutisse à la faillite de la structure agricole ou commerçante. Les services bancaires pourraient être associés à notre réflexion. Au vu du peu d'expérience française sur la question de l'accueil des femmes rurales, l'expérience de Castelnaudary pourrait être utile à d'autres régions agricoles similaires.

Bien entendu, au vu de l'inexpérience de la plupart des associations et des responsables des services sociaux (voir annexe 1), une aide particulière des services d'Etat est à obtenir pour inciter ces services sociaux à adapter les dispositifs institutionnels mis en place dans le respect des textes législatifs et administratifs en vigueur. La mise en place de l'accueil des femmes violentées devra veiller à ne pas stigmatiser les travailleurs sociaux et les travailleuses sociales, promptes à se culpabiliser et/ou à être désigné-e-s comme boucs émissaires par la vindicte publique.


A propos des hommes et de la Légion Etrangère

Une série de recommandations s'adresse spécifiquement à la légion étrangère.
La manière dont elle gère son personnel provoque aussi un certain nombre de troubles familiaux qui rendent les femmes particulièrement dépendantes de leurs conjoints. La spécificité de la Légion, le fait de changer d'identité d'une part, mais surtout les non-droits attachés aux légionnaires (entre autres, l'impossibilité de se marier) fragilise les compagnes choisies par la légionnaires dans l'exercice de leurs droits à ne pas vivre des situations de violences. Citons aussi les mutations du jour au lendemain pour les sous-officiers, et le fait que la femme, les enfants doivent s'accommoder d'un déplacement subit de résidence géographique, avec tous les problèmes de scolarisation, de liens personnels... De la même manière, les femmes d'officiers, dont les mutations sont pourtant plus souples (du mois de juin au mois de septembre) se retrouvent souvent sans réseau relationnel. La Légion devrait offrir des mesures spécifiques pour permettre que les compagnes puissent retrouver du travail, au fur et à mesure des affectations de leurs maris.

Dans la mesure où la Légion, en employant les hommes, s'annexe aussi l'ensemble de leur entourage familial et affectif, il semble normal que l'Armée mette en place une réflexion spécifique pour que, tout en respectant ses missions, elle ne fragilise pas les compagnes des militaires, ni qu'elle les prenne en otages.


Il est urgent d'ouvrir aussi une permanence pour hommes violents, comme nous la mettons en place à Castelnaudary ; il faut que l'armée soit associée à cette permanence. Toutefois, ce dispositif, qui s'adresse aux hommes pris individuellement, semble insuffisant en ce qui concerne la Légion Étrangère. Nous pensons important qu'une éducation à la citoyenneté, effectuée dans la Légion Étrangère, et avec la Légion Étrangère, intègre la question des violences faites aux femmes.
Pour ce faire, nous sommes prêt-e-s à réfléchir avec les responsables de la Légion à un module de formation, qui serait dispensé à l'ensemble des hommes qui viennent se former à Castelnaudary. Ce dispositif rappellerait les lois en vigueur, mais plus loin, inciterait les hommes à réfléchir aux conséquences de leurs actes. Il est bien connu par les spécialistes des violences faites aux femmes que les agresseurs, les hommes violents n'ont que peu d'idées des conséquences psychologiques et sociales des violences qu'ils exercent contre leurs conjointes.
Les différents échelons de la Légion devraient être associés à l'élaboration de ce module pour s'adapter aux différentes cultures d'origine dont sont issues hommes et femmes qui gravitent dans et autour la Légion Etrangère.


Notes

(1) L'enquête nationale française sur les violences masculines faites aux femmes ne débutera qu'en l'an 2000.
(2) Nous utiliserons cette expression pour préserver l'anonymat de nos sources.
(3) Sont appelés commerce du sexe, les lieux où les hommes payent d'une manière ou d'une autre (à l'acte, au temps) l'accès direct ou indirect au corps et au sexe des femmes. Ces lieux sont des formes mettant en scène de manière commerciale la « valence différentielle des sexes » dont parle Françoise Héritier.