Les Traboules, association de recherches sociologiques et ethnologiques

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Hétérocomplexités

Daniel WELZER-LANG

Prévention en milieu hétérosexuel / AIDES Lyon Rhône-Alpes, week-end de Février 1995




J'ai eu un petit ennui… dit-elle. Mais son mari qu'elle semblait appeler à l'aide était déjà reparti et ses paroles se perdaient au milieu des musiques multicolores que diffusaient la sonorisation.
Elle paraissait triste, en tout cas elle avait perdu son entrain, et son beau sourire. Alors, on s'approcha d'elle ; elle nous rassura : "Ce n'est pas si grave que cela". Elle avait demandé à l'homme d'utiliser un préservatif, il l'avait rassuré : "Bien sûr que je vais en mettre un…" Et il l'avait pénétré. Elle avait beaucoup aimé : son contact, les courbes de son corps d'homme, la manière assez douce au départ qu'il avait de lui caresser les seins, les fesses. C'est quelques minutes après qu'il ait joui en elle, quand sa propre excitation était retombée qu'elle s'était rendu compte qu'il l'avait "baisé", comme elle disait, sans préservatif…


Pouvoir intervenir en «milieu» hétérosexuel nécessite de comprendre comment sont organisées et structurées les relations entre hommes et femmes et entre femmes et hommes, sur quoi s'appuient les résistances à la prévention de la transmission du VIH que nous pouvons observer dans de nombreux terrains où les hommes et les femmes se séduisent, s'aiment et font l'amour.
Or l'expertise des volontaires de AIDES et celle du comité de Lyon Rhône-Alpes, comme celles de la plupart des associations de lutte contre le sida, s'appuient sur plu-sieurs années d'interventions en milieu "gai", là où les hommes s'aiment entre eux, là où les relations se passent entre pairs, entre égaux ; du moins entre personnes qui ont globalement des représentations homogènes de la drague et de l'amour.

Or, si la reproduction humaine est un phénomène «naturel», lié à la physiologie des hommes et des femmes, il en va tout autrement de la sexualité. La sexualité est un phénomène construit socialement. Ce qui est sexuel pour l'un-e ne l'est pas forcément pour l'autre et réciproquement. Postures, imaginaires, désirs, normes, valeurs… dépendent tout à la fois de l'histoire individuelle de chaque personne et en même temps du cadre social et culturel dans lesquels s'exerce pour chacun son «érotique», ou plus simplement, des conditions sociales et culturelles dans lesquelles chacun et chacune est amené-e à vivre sa, ou plus exactement, ses sexualités.

Une erreur majeure pour réfléchir à la prévention hétérosexuelle serait de penser qu'il suffit de calquer les schémas de sensibilisation en œuvre pour les relations entre hommes au reste des autres formes de sexualité. Je vais essayer dans ce court texte d'expliquer pourquoi, et c'est l'hypothèse que je développerai ici, c'est bel et bien la domination masculine qui constitue un frein central à la prévention hétéro (1).

La domination masculine
Depuis longtemps les femmes féministes expliquent comment la domination masculine s'exerce dans l'ensemble du social, et dans l'ensemble des interactions humaines. Les sociologues féministes ont pu décrire comment les femmes, à qualification au moins égale gagnaient en moyenne un tiers de moins que les hommes, comment les activités considérées comme féminines étaient bien souvent dévalorisées : le travail domestique est invisibilisé, l'accès aux postes de responsabilité, aux carrières politiques est principalement, mais déjà plus exclusivement, réservé aux hommes. Et les violences multiples viennent rythmer la vie des femmes : violences domestiques, harcèlement sexuel, violences dans la rue… les sociétés ont appris aux hommes à diriger familles, entreprises, institutions, relations, et les femmes ont été éduquées pour se soumettre à ces divers pouvoirs. Les violences physiques, sexuelles et symboliques (voir plus loin) sont là pour maintenir en état la domination, garantir les pouvoirs individuels et collectifs des hommes et distribuer des privilèges aux dominants. Parmi ces privilèges octroyés aux hommes, l'ac-cès sexuel aux femmes n'est pas un des moindres.

Les analyses féministes montrent comment à partir de deux catégories du biologique, le patriarcat a institutionnalisé deux genres : le masculin et le féminin. Les sociétés où survit la domination masculine, c'est à dire toutes, ont classé les individus en deux groupes ou deux classes : les hommes et les femmes. Et nos sociétés ont attribué des valeurs et des normes différentes aux hommes et aux femmes correspondant aux rapports sociaux qui organisent les pouvoirs des hommes sur les femmes. Une des formes du sexisme est le fait que l'on a "naturalisé" et hiérarchisé les différences sociales entre hommes et femmes. Rappelons que les pseudos qualités naturelles féminines et masculines varient en fonction des époques et des cultures.

Pourtant, de nombreuses voix se font entendre dès que l'on introduit le concept de domination masculine dans le champ de la prévention sida. Il n'est pas inutile d'y revenir. On a bien voulu confondre domination et esclavage. Peu de femmes sont aujourd'hui attachées toute la journée, une corde autour du cou, et obligées de tourner autour d'un piquet (quoique qu'on soit toujours toujours surpris du nombre de femmes violentées très régulièrement par leur conjoint ou ami). Les femmes se sont battues ces dernières années pour lutter contre la domination qu'elles subissaient. Droit de disposer de son corps (contraception, avortement), égalité professionnelle, «partage» des tâches domestiques, prise en charge conjointe des enfants, affirmation de leurs propres désirs sexuels… peu de thèmes n'ont été visité par le féminisme ou par les effets du féminisme. Et le résultat est là : les femmes se sont révoltées contre les effets les plus flagrants du pouvoir masculin, les relations entre hommes et femmes se sont transformées (du moins pour une grande partie des femmes et des hommes) et nos sociétés ont l'air globalement moins dominantes qu'antan. Dans le même temps, les mouvements gais et lesbiens ont contesté l'hétérosexisme qui accompagnait le patriarcat.
Aujourd'hui patriarcat, hétérosexisme et homophobie sont identifiés et remis en cause.

Nous sommes à une période de transition. Aucune époque historique n'a vu les relations entre hommes et femmes évoluer aussi vite que pendant ces cinquante dernières années. N'empêche, les hommes continuent à détenir le pouvoir et les effets de la domination masculine sont permanents.

Il est aisé de comprendre les détracteurs et les détractrices qui voudraient que l'on abandonne les concepts de domination. Les hommes gardent encore un certain nombre d'avantages et de privilèges dus à la domination, notamment je vais y revenir, dans la sexualité. On comprend la volonté farouche de certains de les invisibiliser afin de les conserver. Quant aux femmes, la claire conscience du fait qu'elles sont mises en permanence en position inférieure par rapport aux hommes, l'identification des multiples agressions sexistes, sont difficiles à vivre. Beaucoup prennent appui sur les transformations vécues pour se laisser croire que la domination a disparu. Elles confondent évolution du patriarcat et suppression du patriarcat. D'autant plus que nos sociétés machistes combattent brutalement les insoumises à la domination et privilégient les femmes qui font actes de soumission.
Enfin en cette période de mise à mort de certaines idéologies, l'utilisation de certains termes : domination, patriarcat… paraît ringard. D'autant plus en France où à la différence de la majorité des pays industrialisés, le féminisme n'a pas obtenu droit de cité.
C'est pourtant bel et bien les effets de la domination masculine qu'il nous faut comprendre pour mettre en place une prévention hétérosexuelle pertinente. Car quelles que soient les stratégies des femmes pour se sauvegarder des espaces égalitaires où elles peuvent affirmer et vivre leurs désirs, quelles que soient les évolutions des pratiques masculines (tous les hommes ne sont pas des hommes violents ou des violeurs et heureusement), le cadre général qui organise les rapports entre hommes et femmes est encore marqué par les effets éducationnels, les survivances sociales, les scories sexuelles, héritées du patriarcat.

Pour le dire en d'autres termes : bien sûr que des femmes, aujourd'hui, expriment leurs désirs, qu'à la différence de leurs aînées, certaines - pas toutes - draguent et vivent des sexualités qu'elles peuvent appeler libérées. Suite au féminisme, aux luttes sociales de ces dernières décennies, des espaces de liberté ont été arrachés. N'empêche, quelles que soient les sexualités que vivent, ou qu'ont la volonté de vivre, ces femmes, et ces hommes, dès qu'elles/ils quittent les niches du social qu'elles/ils se sont aménagés, les agressions sexistes ou les risques d'agressions sexistes, les différences de salaires, de traitement des hommes et des femmes, s'appliquent encore à elles et à eux.
La volonté de celles et ceux qui aujourd'hui luttent contre le sexisme et le patriarcat, comme celles et ceux qui luttent contre l'hétérosexisme et l'homophobie, n'est pas de dire : tout est pourri dans ce bas-monde, tout est déterminé d'avance, il n'y a rien à faire. Mais au contraire, leur ambition est d'utiliser une critique radicale des survivances de la domination pour améliorer la vie quotidienne des hommes et des femmes, toutes orientations sexuelles confondues.

Résistances hétérosexuelles
De mes expériences de la prévention sida en milieu hétérosexuel comme des nombreuses études qui ont été faites sur les sexualités entre hommes et femmes, semble émerger une constante : les femmes sont d'accord, ou très souvent d'accord, pour utiliser des méthodes de prévention, et les hommes, du moins beaucoup d'hommes, résistent. Une des formes - et non des moindres - est même d'affirmer verbalement son accord et de ne pas donner suite dans les pratiques.
Ce constat a pu être fait sur de multiples terrains (prostitution, échangisme, enquêtes dans le milieu étudiant…) et avec des hommes de différents âges et de différentes appartenances sociales. Les jeunes, du moins les plus jeunes, semblent être ceux qui accordent le plus discours et pratiques. Une hypothèse qui reste à vérifier - nos études n'étant que qualitatives et empiriques - semble être la corrélation entre cadre d'exercice de la relation sexuelle et utilisation de préservatifs ou d'autres formes de sexualité non pénétratives. C'est lorsque la sexualité est parlée et vécue de manière égalitaire (avec toutes les ambiguïtés de ce concept fourre-tout) que la prévention a l'air la mieux acceptée. On comprend donc l'intérêt de se pencher sur le «cadre» de ces relations, et de faire un mini détour anthropologique.

Des représentations et des imaginaires érotiques et sociaux différents et non-symétriques
Je le disais nos sociétés ont construit deux genres sociaux à partir des différences biologiques. On ne naît pas femme, on le devient… disait Simone de Beauvoir, on ne naît pas homme, on le devient aussi ont paraphrasé beaucoup d'auteurs qui se sont intéressés aux hommes et au masculin. Les modèles éducationnels, les jeux proposés, ce qui est normal de faire ou de ne pas faire, de rêver, de fantasmer… les idéals de relations que chacun-e veut atteindre, sont produits par une culture où les rapports sociaux tendent à se reproduire. Les changements sont chaque fois les suites de luttes sociales (les mouvements de contestations) et/ou l'adaptation des cultures aux transformations techniques ou aux modifications des rapports entre l'espèce humaine et la nature. Pensez un instant aux effets de la révolution industrielle, l'introduction de la machinisation dans la production des objets et plus près de nous à la «révolution» informatique.

L'amour et l'érotisme actuels n'échappent pas à cette règle. Deux grandes représentations sous-tendent les valeurs des hommes et des femmes dans la sexualité. La division sexuelle du travail (public/privé, intérieur/extérieur, professionnel/domestique), l'opposition production/reproduction ont abouti à deux figures : l'homme pourvoyeur qui amène l'argent du ménage et qui dirige la famille et la femme maîtresse de maison. Même si les femmes travaillent de plus en plus à l'extérieur du domicile, les représentations continuent (cf. la comparaison des temps de travail cumulé professionnel + domestique). De plus, dans l'imaginaire dominant, les femmes sont divisées en deux groupes : les «mamans», celles avec qui on crée une famille ou «les femmes sérieuses» et les putains, celles qui sont faites pour répondre aux demandes sexuelles dites impérieuses des hommes ; ce binôme se décline bien évidemment de manières diverses : les femmes sérieuses/les salopes, les femmes normales/les femmes faciles. Chaque groupe masculin ayant sa propre définition culturelle de ce qui est "normal" ou non qu'une femme accepte. Les études ont montré comment les abus sexuels, notamment ceux commis contre les femmes dans la jeune enfance sont une porte d'entrée facilitante pour aider les femmes à entrer dans la prostitution. Ce qui ne veut pas dire naturelle-ment que toutes les prostituées ont été victimes d'incestes, ni que toutes les victimes d'incestes deviennent prostituées.

Dans ces figures stéréotypées des genres, les femmes sont assimilées à la nature : on vante leurs qualités dites naturelles : l'intuition, la douceur, la sensibilité, leurs facilités pour savoir s'occuper des enfants (et du mari, et des proches…). Les hommes, eux, dans cette grande opposition, sont assimilés à la culture : on valorise l'art de créer, l'art de la guerre, leurs qualités scientifiques. Jusqu'à peu, leurs corps n'était pas important. Ce qui était plus signifiant était (est) leur position sociale et leur rôle de commandement et/ou de création.
Tout ceci fonctionne bien dans tous les domaines du social, SAUF dans la sexualité. Là les hommes pensent suivre leurs impulsions naturelles, leurs pulsions… Quant un homme désire une femme, il ne peut s'empêcher de satisfaire ses désirs. C'est plus fort que moi, disent-ils. Et ceci est caricatural chez, les violeurs. Dans la sexualité, les hommes sont assimilés à la nature. Quant aux femmes, j'entends les femmes dites respectables (donc pas celles qui sont qualifiées de salopes, ni les travailleuses du sexe qui sont destinées/affectées aux plaisirs masculins), les femmes ordinaires donc, n'ont le droit de faire l'amour que lorsqu'elles aiment, lorsqu'il y a construction sociale et culturelle du sentiment amoureux. Elles sont vécues du côté de la culture.
Naturellement des jeunes femmes baisent sans aimer, d'autres, moins jeunes, revendiquent d'assumer leurs désirs. N'empêche, les distinctions masculin/féminin, nature/culture, sont encore aujourd'hui opérantes pour analyser les discours et pratiques dans la sexualité.

De plus l'amour affiche aussi deux modèles différents. On a appris aux femmes à rechercher le prince charmant, le tout-en-un : un homme qui soit tout à la fois un bon mari, un bon père et - pour celles qui connaissent leur désirs sexuels - un bon amant. Je dis pour celles qui connaissent et/ou revendiquent leurs désirs sexuels, et cela peut surprendre, mais un nombre de femmes assez important, notamment parmi les plus exposées à la domination et à la violence masculine, ne le connaissent pas. Elles subissent la sexualité maritale en pensant que les hommes sont comme ça, tous des salops disent-elles.
Quant aux hommes, l'éducation les pousse a être polygame. Il y a les femmes qu'ils aiment avec qui ils vivent (les épouses), celles qu'ils aiment avec qui ils baisent, celles qu'ils aiment sur qui ils fantasment… Un contre sens courant est de penser que l'amour des hommes ne s'adresse qu'aux conjointes, que les relations avec les autres : maîtresses, copines, travailleuses du sexes… sont sans sentiments. Cela est faux. Il y a des relations sexuelles sans amour, des relations où seul le désir existe, mais ce n'est pas toujours le cas. L'amour masculin est à géographie variable.
Alors bien sûr que certains (jeunes) hommes cherchent eux-aussi au départ de l'union, une femme qui soit tout à la fois bonne copine, une bonne mère et une bonne amante. Tous pour ainsi dire essaient, et non seulement essaient, mais aussi pensent pouvoir faire différemment des autres hommes. Beaucoup disent être surpris, notamment après la naissance du premier enfant, de découvrir qu'ils avaient épousé une femme et qu'il se retrouve avec une maman dans leur lit. Ceux là, alors reprennent à leur compte le modèle polygame traditionnel.
Bien évidemment ces pratiques, sauf exception, sont indicibles.

Le secret et la maison-des-hommes
J'ai montré dans le livre sur l'homophobie comment se construit le masculin, et de plus comment il se construit à l'abri du regard des femmes et des enfants dans ce que l'on peut qualifier, en référence aux travaux de Maurice Godelier, de maison-des-hommes. C'est quoi la maison-des-hommes ? C'est un ensemble hétéroclite de lieux et de places où les garçons se retrouvent entre-eux : cours d'écoles, cafés, rues, clubs de scouts, de sports…

Les anthropologues ont montré de maintes fois comment les rapports de domination sont structurés sur l'occultation des mécanismes qui organisent la domination : comment les pauvres ont peu de notion de la domination politique, économique, notamment par leur difficultés courante à faire des études poussées, comment les noirs en Afrique du Sud, apartheid aidant, n'avait pas accès aux informations dont disposaient les blancs… etc. Les dominé-e-s savent, et certainement mieux que les autres le vécu de la domination, mais n'ont pas les clefs pour la déconstruire. Et la domination est économique, politique, matérielle, mais elle est aussi symbolique et liée à l'imaginaire.

Dans la domination masculine, c'est la même chose. Les hommes ne révèlent pas ce qu'ils vivent, du moins tout ce qu'ils vivent. L'éducation masculine, celle apprise dans la maison-des-hommes, apprend aux hommes comment aimer les femmes, comment les désirer, les parties de corps à érotiser… La pornographie, les blagues (sic), les discussions, les images et les relations entre hommes, tout est fait pour initier les garçons pour qu'ils deviennent des hommes. L'éducation masculine se fait par mimétisme et par apprentissage de la violence. D'abord violences contre soi pour que son corps ressemble à un corps d'aîné (d'homme), violences entre garçons pour montrer que l'on peut être fort, viril et apprentissage de la violence nécessaire contre les femmes. Un homme, un vrai homme, doit et ce en permanence, se distinguer des femmes, et mon-trer qu'il est différent des femmes. Sinon, il va être assimilé symboliquement aux femmes et à leur équivalent symbolique : les homosexuels, les tantes, les pédés… et trai-té comme tel, donc subir les violences que les hommes réservent aux non-hommes-virils, y compris les abus sexuels.

Dans la maison-des-hommes les garçons, les apprentis-hommes apprennent comment être un homme : ne pas parler de soi, ne pas montrer ses souffrances (pour ne pas être assimilé aux nanas), montrer qu'on sait se battre, être fort, ne pas être assimilé aux faibles… Dans cette éducation, les hommes ne parlent pas d'eux, de leurs souffrances, mais ils parlent des femmes. Les femmes sont le média des discours entre hommes. Les succès sexuels (imaginaires ou réels) sont les grades de la virilité. Bien sûr qu'il y a un plaisir spécifique qui s'apprend dans ces pièces de la maison-des-hommes, ce plaisir, l'homosocialité, est structuré à travers un regard et un discours sur les femmes. ET quand les hommes se touchent - ils n'arrêtent pas de le faire notamment dans le spor- cela doit être de manière virile, c'est à dire violente. Il faut à tout prix se distinguer des homosexuels. Et très vite ceux qui aiment et désirent d'autres hommes, les homo-sexuels, apprennent qu'ils doivent se cacher. Hétérosexisme et homophobie structurent l'identité masculine. Cette hantise, cette peur d'être perçu et surtout traité comme un homosexuel, un non-homme, va continuer toute la vie durant.

Un homme doit savoir, au sortir de la maison des hommes, comment faire avec les femmes : pour les draguer, les sauter… En tous cas, il apprend qu'il doit diriger la relation. Cela tombe bien (sic) puisque l'on apprend aux femmes à attendre l'expression des désirs masculins.

Tout ceci aboutit à une sexualité hétérosexuelle où les positions de l'homme et de la femme, dans le réel, dans l'imaginaire et dans le symbolique érotique sont différentes. Et surtout, elles sont hiérarchisées.
Les femmes vivent une sexualité sous contrainte
Si tu veux pas me sucer, je te quitte…
T'es pas belle, t'auras pas de mecs,
Sois sexy, excite-les pour te faire remarquer…
On pourrait allonger la liste. Les pressions sur les femmes sont nombreuses pour qu'elles acceptent les désirs masculins dans les termes où les hommes le veulent.

Quand je dis : "sexualité sous contrainte", il y a un contresens à ne pas faire.
Oui, certaines femmes vivent la sexualité sous terreur. Et je pense aux nombreuses femmes qui peuvent décrire viols et violences. Comme homme, et comme homme qui s'est affirmé progressiste, j'ai toujours été étonné du nombre important de femmes qui peuvent expliciter des scènes où elles ont vécu cela, souvent de manière ponctuelle, mais aussi parfois de manière continue. La sexualité sous terreur est une réalité qu'ont réussi à mettre à jour les féministes, et ceci de manière extrêmement récente.

La sexualité sous contrainte est différente de la sexualité sous terreur. La contrainte à la sexualité masculine est vécue comme "la" norme de sexualité féminine. C'est une norme qui est vécue dans l'imaginaire érotique et dans la symbolique érotique. C'est une norme esthétique qui dit comment être désirable, c'est une norme de comportement qui dit comment faire ou se laisser faire, c'est une norme de représentation qui dit ce qui est normal et ce qui ne l'est pas.
Autant les hommes sont valorisés (cf. la culture) par ce qu'ils font, leurs carrières, leurs diplômes, les femmes qu'ils arrivent à faire tomber, autant les femmes (cf. la nature) sont valorisées dans le regard des autres, hommes et femmes. Quand elles ne sont plus valorisées comme objet sexuel, elles sont valorisées comme des bonnes mères, s'occupant bien de leurs proches… Et je ne parle même pas ici de celles considérées comme insoumises à ces normes parce qu'elles veulent vivre une sexualité entre femmes, dans les formes où elles (et non les hommes !) le désirent.

Quand une épouse, une compagne, n'est plus valorisable comme objet de désir, l'homme cherche d'autres femmes à conquérir et à désirer ; et le marché sexuel s'est ouvert dernièrement à de multiples nouvelles formes de rencontres. Mais tous les mecs n'étant pas des Don Juan, ils ne trouvent pas de nouvelles partenaires aussi facilement qu'ils le prétendent, d'autres gèrent leur sexualité comme on gère une demande de service, toujours est-il que beaucoup d'hommes ont recours à la prostitution. L'imaginaire érotique masculin pousse à la performance, à multiplier les aventures et les relations. De plus ce que savent les hommes, ce qu'ils ont appris dans la maison-des-hommes est que cela est possible, souhaitable si on ne veut pas passer pour un plouc avec ses collègues, mais que cela ne se dit pas forcement aux femmes. Etre correct quand on est un homme, c'est comprendre que tout ne se dit pas aux femmes ; et tout le monde est content. Les femmes parce qu'elles ne sont pas menacées dans leur position de compagne par «l'irrépressible» désir masculin (cf. la nature dans la sexualité), et les hommes car ils peuvent vivre leur polygamie tranquille.

On comprend alors l'inexactitude des messages de prévention sida diffusés actuellement. Sont à risque non seulement ceux et celles qui ont plusieurs partenaires, mais aussi les compagnes des multipartenaires.

Mais, me direz-vous des femmes draguent et baisent aujourd'hui comme les hommes ; elles expriment leurs désirs et veulent se libérer des carcans sexistes. C'est vraisemblement dans cette catégorie qu'on trouve les femmes les mieux armées pour imposer des mesures de prévention ou refuser une relation. Sans doute aussi, notamment dans les premières années de la vie sexuelle, certaines femmes accumulent les expériences. Il semble toutefois que la disjonction entre affectif, vie commune et sexualité soit une difficulté plus féminine que masculine. Il apparaît aussi, quand on écoute les hommes, que celles qui verbalisent leurs demandes sexuelles aux hommes ne soient pas la majorité, et de loin.
De plus, se plaignent certaines amies, lorsque cela leur arrive, beaucoup d'hommes prennent peur et… s'enfuient.


Notes

(1) On acceptera pour l'instant, et pour la facilité de lecture, ces termes de «prévention hétéro». Mais il est relativement facile à comprendre qu'il n'existe pas de milieu héréro au singulier, mais des milieux hétérosexuels. Autrement dit que les cadres de rencontres, de drague et de relations entre hommes et femmes présentent une multiplicité de formes et d'arrangements. De même l'utilisation du binôme homo/hétéro ne doit pas nous faire oublier que ces catégories pour décrire les sexualités ne sont pas rigides et étanches. Non seulement beaucoup d'hommes dits hétérosexuels ont des jeux sexuels avec d'autres hommes, de même pour les femmes dites hétérosexuelles, mais aussi l'étude des carrières sexuelles des individus, hommes et femmes, montrent les nombreuses passerelles conjointes ou successives entre hétérosexualité et homosexualité. Que l'homosexualité soit nommée ainsi ou pas. Dans les faits, je serais aujourd'hui tenter de proposer 4 orientations sexuelles à prendre non pas comme des catégories figées, mais comme des repères qui évoluent avec le temps et l'histoire de chaque personne : l'hétérosexualité, l'homosexualité, la bisexualité et l'asexualité (ceux et celles qui n'ont pas de rapports sexuels).


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