Les Traboules, association de recherches sociologiques et ethnologiques

Textes: Article


Comprendre l'homophobie…
Daniel Welzer-Lang


Daniel WELZER-LANG

Janvier 2000




Texte adapté à partir d'une conférence au Ministère Santé Service Sociaux - Division Sida - Montréal (1995). Le Ministère de la Santé et de Services Sociaux (Québec) a ensuite publié une brochure coordonéne par Michel Clermont : Santé Bien être et homosexualité : éléments de problématiques et pistes d'interventions, Février 1996.
Publié dans les Cahiers de l'Université d'Ete Euroméditerranéenne des Homosexualités, janvier 2000

Comprendre l'homophobie …


Faisons le point…

Traditionnellement, on lie homophobie et homosexualité. Et, même si les écrits sur l'homophobie ne se bousculent pas dans la littérature scientifique, les différentes définitions qu'on y trouvent sont unanimes : l'homophobie est une forme de sexisme contre les personnes qui ont une orientation sexuelle présentée comme "différente" : les homosexuel-le-s, les gais, les lesbiennes et les bisexuel-les. Certain-e-s nommeront d'ailleurs hétérosexisme la tendance qu'ont les institutions à promotionner cette "différence" ; le fait de déconsidérer et de dévaluer, la sexualité des hommes qui font l'amour entre eux, ou des femmes qui font l'amour entre elles. Donc l'homophobie serait le sexisme contre les homosexuel-le-s, et l'hétérosexisme le fait d'affirmer que l'hétérosexualité seule est normale.

Ma perspective est autre. Pour moi, l'homophobie au masculin essaye de montrer que celle-ci n'a pas de rapport avec la sexualité, mais concerne une forme de contrôle social qui sévit chez les hommes. L'homophobie est liée aux modèles d'éducation masculine d'une part, et à la domination qu'exercent collectivement et individuellement les hommes sur les femmes d'autre part. Dans mes propos domination des femmes et homophobie sont les deux faces de la même médaille, deux représentations de la domination que subissent hommes et femmes : oppression pour les unes, aliénation pour les uns.


Zoom sur les définitions

Compliqué me direz-vous ? Peut-être, mais on aurait pu s'en douter. Savez-vous que la définition et l'étymologie même du terme pose problème. Imaginez que suivant que l'on choisi l'étymologie grecque ou latine, homo veut dire tour à tour l'identique, le même, ou l'homme (l'humain étymologiquement, mais en fait le mâle). L'adjonction de phobie inciterait à définir l'homophobie comme la peur du même. Toutefois, notamment si l'on intègre l'acception populaire du terme, l'homophobie se situe entre la peur du même chez l'homme, et la peur de l'homme chez l'homme. Avouez qu'il y a de quoi s'y perdre. Et d'y perdre son latin.

De la même manière, on rencontre de plus en plus d'hommes qui font l'amour avec des hommes et qui ne se réclament pas de l'homosexualité. Difficile dans ce cas de les joindre dans les messages de prévention qui s'adressent aux homos. Avec mon ami lyonnais Pierre Dutey (1), nous avons montré que la précipitation des scientifiques leur a fait adopter les catégories homosexuels et hétérosexuels sans qu'ils/elles prennent le temps d'en interroger le sens exact. Pour l'instant homosexuel désigne en fait les hommes qui sont repérés et désignés comme tels (les pédés), et les hommes qui se revendiquent de l'homosexualité (les gais). Et les femmes ? Pour les hommes, tout se passe comme si l'homosexualité féminine était invisible. Ou, ce qui revient ici au même, comme si l'homosexualité féminine n'était pas une vraie sexualité. Et beaucoup d'hommes fantasment sur leur capacité à réveiller les femmes perdues dans les méandres des relations entre femmes. L'absence de pénis signifie pour eux l'absence de sexualité.

Mais revenons à l'homophobie.
En fait, quels sont les hommes repérés, désignés et accusés d'homosexualité ? Ceux qui ressemblent aux femmes, ceux qui portent des tenues efféminées, ou qui ont des manières de dire et de faire que l'on peut qualifier de féminines. Un homosexuel qui se cache, ou qui présente tous les signes de la virilité, n'est pas concerné. Bien plus, la critique - ou l'agression- de la part féminine chez l'homme, dire qu'un homme efféminé est un homosexuel, une fifi, un pédé, un enculé, n'a pas de rapport avec la sexualité de cet homme.

Ca ne vous rappelle rien ? On peut se mettre d'accord, en tous cas, on adoptera ici ce postulat, que les genres (être défini comme appartenant au groupe masculin ou au groupe féminin) sont un produit de l'éducation, du social. Chaque culture définit ses propres critères de masculinité. Chez les intégristes musulmans, un homme, un vrai, un viril, a les yeux maquillés.


Gros plan sur le masculin

Comment construit-on chez nous le masculin ? Etre homme, c'est être le maître chez soi ; être homme c'est ne pas afficher sa sensibilité, ne pas pleurer ; être homme c'est être un valeureux guerrier, en lutte permanente pour être le meilleur, le plus performant. Etre homme, c'est défendre les pauvres, la veuve et l'orphelin.
En somme être homme, c'est ne pas être une femme. Se distinguer de ces êtres faibles que justement l'homme -le vrai- doit savoir dominer et protéger.

L'éducation masculine, l'apprentissage des sports, les gangs de gars sont là pour apprendre à p'tit homme à devenir un VRAI gars. Honneur et récompense pour lui, honte et déshonneur pour ceux qui n'y arriveraient pas, les garçons qui ne seraient pas virils et qui ressembleraient aux filles. Ceux-là seront la risée de leurs petits camarades, voire ils vont être agressés, traités de fifis et servir de bouc émissaire aux autres garçons qui veulent ressembler aux modèles virils.

L'éducation masculine apprend à p'tit homme le plaisir d'être entre hommes, celui de se toucher, d'avoir son corps proche d'autres corps masculins… mais tout ceci doit se faire sans jamais ressembler aux filles, ou aux manières de faire des filles. Ainsi les désirs de caresses -que tout être humain possède- se transforment alors en coups, en contacts violents. Les hommes se touchent, regardez un match de hockey pour vous en convaincre, mais les contacts sont simplement virils (c'est à dire brutaux).
Et, dans les groupes de garçons, l'éducation, l'intégration des messages et des obligations masculines se fait dans la souffrance. Souffrances d'un corps que l'on doit modeler pour qu'il ressemble à celui d'un guerrier, souffrances de ne pas être le meilleur, souffrances d'être obligé de garder pour soi ses sentiments, ses pleurs et ses tristesses. Etre ou devenir un homme est à ce prix.

Sinon ? Sinon, chaque homme sait le risque de ne pas être conforme aux images de la virilité. Etre considéré comme non-viril, être assimilé aux faibles, comporte le risque d'être traité comme une femme. On sait maintenant le nombre d'hommes abusés par d'autres hommes, d'hommes malmenés dans les cours d'école et à la sortie des établissements. Ne pas vouloir être un homme, ou ne pas en être capable, a un prix : l'agression et la violence.

Autrement dit, l'éducation masculine, chez les hommes eux-mêmes, structure les rapports entre hommes à l'image hiérarchisée des rapports hommes/femmes. Etre un homme, c'est être admiré par ses pairs, être récompensé, détenir des privilèges; ne pas l'être, c'est être assimilé à une femme, et risquer dérision et agressions.

Comment croyez-vous que ces p'tits hommes se comportent par la suite avec des femmes ? Eux éduqués dans la différence, ou plus exactement dans la hiérarchie de la différence. Allez-voir du côté des violences domestiques, et vous en verrez des effets directs.
L'éducation masculine prépare les p'tits aux rapports de domination hommes/femmes ; l'éducation des mâles structure ceux-ci dans la certitude qu'être homme, c'est être supérieur aux filles.


L'homophobie est d'abord un contrôle social des hommes

Et là intervient l'homophobie que déploie les hommes. Homophobie que l'on peut définir ainsi : la stigmatisation par désignation, rejet ou violence, des rapports sensibles -sexuels ou non- entre hommes, particulièrement quand ces hommes sont désignés comme appartenant à l'homosexualité, ou quand ils s'en réclament.

L'homophobie est une forme de contrôle social qui s'exerce chez tous les hommes et ce, dès les premiers pas de l'éducation masculine. Pour être valorisé, vous devez être viril, vous montrer supérieurs, forts, compétitifs… sinon, vous serez traités comme les faibles, les femmes et assimilés aux homosexuels.

L'hétérosexisme, la discrimination contre les hommes -et les femmes- homosexuel-le-s, ce que l'on peut qualifier d'homophobie restrictive, n'est que le produit de l'homophobie que tout homme -gai ou pas- subit dès le plus jeune âge.
Homophobie et domination des femmes sont les deux faces de la même médaille. Homophobie et viriarcat (2) construisent chez les femmes et chez les hommes les rapports hiérarchisés de genre.

Et pour les homosexuels ? Le message distillé par l'homophobie est clair : pour vivre heureux, vivez cachés ou changez ! Sinon, si jamais vous êtes assimilés à ceux qui ne sont pas des hommes (autrement dit des hétérosexuels virils), vous serez traités comme des femmes et vous risquez l'agression et la stigmatisation.
L'homophobie exhorte les hommes, homosexuels ou pas, à adopter sous la contrainte les codes virils.


Une vision de l'homophobie contestée

A notre époque de fin de siècle où sévit la pandémie du Sida, où les rapports de domination hommes/femmes ont été contestés et mis à mal par le féminisme, l'homophobie apparaît de plus en plus quétaine (ringarde), en tous cas inadaptée aux réalités actuelles.
L'homophobie était chargée de distribuer des privilèges aux hommes, de leur garantir des bénéfices de la domination des femmes. Or, ces privilèges et cette domination sont de plus en plus remis en cause. Bien plus, de nombreux hommes veulent eux-aussi vivre des rapports égalitaires avec leurs proches. Ils critiquent alors l'aliénation masculine produit par les rapports de domination, par la construction du masculin, donc par l'homophobie.
Quand aux homosexuels, premiers touchés par le Sida, ils/elles font la preuve tous les jours que la lutte contre la pandémie passe par accepter toutes les formes de sexualités, homosexuelles ou pas ; que l'exclusion et l'hétérosexisme n'ont jamais empêché que des hommes ou des femmes s'aiment, mais empêchent de mener de véritables campagnes de prévention. Comment voulez-vous vous adresser aux homos s'il faut en même temps leur dire cachez-vous sinon, vous serez puni-e-s et pourchassé-e-s.

L'homophobie devient alors un frein à notre évolution collective vers un mieux vivre.
Ensemble, chercheur-e-s, travailleuses et travailleurs de la santé et du social, médecins, militant-e-s, hommes et femmes rendons là obsolète.


Daniel Welzer-Lang
Sociologue à l'Université Toulouse-le-Mirail
Animateur du séminaire toulousain « Orientation et identités sexuelles : gais, lesbiennes, bisexuels, transgenre, queer ».
Il est aussi coordinateur du Réseau Européen d'Hommes Proféministes.
Coauteur avec Pierre-Jean Dutey et Michel Dorais du livre collectif : La peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie, publié en 1994 aux éditions VLB.
Il vient de finir avec Jean-Yves Le Talec et Sylvie Tomolillo une recherche sur les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence.

Notes

(1) On trouvera un développement plus complet de ces idées dans l'article suivant :
WELZER-LANG Daniel , DUTEY Pierre, PELEGE DE BOURGES Patrick , Orientations, catégories et homosexualités : questions sur le sens in POLLACK M., MENDES LEITE R, VAN DEM BORGHE J, Homosexualités et Sida, Actes du Colloque international des 13 et 14 Avril 91, 1991, Cahiers Gai-Kitch-Camp 4 : 52-59
et dans : Welzer-Lang D. (2000) « Pour une approche proféministe non homophobe des hommes et du masculin » in Welzer-Lang, Nouvelles Approches des hommes et des masculinités, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, Collection Féminin/masculin, à paraître en avril 2000.

(2)Le viriarcat est le pouvoir des hommes (vir) qu'ils soient pères ou non, que les sociétés soient patrilinéaires ou matrilinéaires. Le terme de patriarcat utilisé par les mouvements sociaux est souvent incorrect d'un point de vue anthropologique. D'autant plus, quand on regarde le nombre de femmes élevant seules leur enfant. Ceux/celles que l'anthropologie des sexes passionne pourront consulter un excellent ouvrage coordonné par une chercheure féministe française : Mathieu Nicole Claude (dir) L'Arraisonnement des Femmes -essais en anthropologie des sexes-, Paris, E.H.E.S.S , 1985.